Dr RAOULT

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Hydroxychloroquine, conseil scientifique et fierté marseillaise : Didier Raoult tel qu'en lui même

Paris, le jeudi 25 juin 2020 - L’audition la semaine dernière du Directeur général de la santé (DGS) le professeur Jérôme Salomon n’avait pas suscité autant de curiosité de la part des journalistes. La retransmission de l’audition du professeur Didier Raoult, patron de l’Institut hospitalo-universitaire (IHU) de Marseille dédié aux maladies infectieuses était ainsi sur toutes les chaînes d’information continue hier. Les questions des élus ont été très nombreuses et l’audition s’est prolongée pendant plus de trois heures, ce qui a semblé susciter une certaine irritation de la présidente de la commission. Il faut dire que les interrogations des élus ont parfois été précédées d’assez longues déclarations d’admiration pour le praticien ; plusieurs députés sont ainsi apparus acquis à la cause du professeur Raoult et prêts à regretter que le traitement qu’il décrit (même s’il a affirmé hier ne l’avoir jamais officiellement recommandé…) de la Covid-19 n’ait pas été généralisé.

Innocuité de l’hydroxychloroquine réaffirmée

Plus affable que face aux journalistes, et plus prudent que lors de ses interventions sur youtube, le professeur Didier Raoult a cependant usé d’un ton proche, lorsqu’il n’a pas manqué de vanter ses exploits et ceux de son équipe. Sur le fond également, le discours ne différait guère de celui qu’il a martelé ces dernières semaines. Ainsi, concernant l’hydroxychloroquine et l’azithromycine, il a répété que le recours à ces traitements lui avait été d’abord été inspiré par sa volonté de « soigner ». « En Chine, ils ont fait des recommandations qui n’ont rien à voir avec les nôtres, et je suis d’accord avec eux (…). Leur désir, c’était de dire aux gens soignez, soignez, soignez. Et je suis d’accord avec ça » a-t-il ainsi insisté. Il a par ailleurs fustigé les mises en garde quant à la toxicité de l’hydroxychloroquine qu’il continue à considérer comme disproportionnées, ne se prononçant cependant jamais sur la toxicité particulière du traitement chez les patients atteints de Covid-19 et donc souffrant potentiellement d'une myocardite « Je vous rappelle que l’hydroxychloroquine (…) en distribuer c’était (…) 36 millions de comprimés sans ordonnance (…). Et du coup on a décidé qu’on a plus le droit du tout d’utiliser cela », s’est-il emporté.

La randomisation, une coquetterie moderne ?

S’il s’est donc employé avec force à rappeler comment l’hydroxychloroquine est un traitement bénéficiant d’un très important recul, il s’est moins appesanti sur les très grandes limites de ses travaux, échouant à mettre en évidence un effet réel. Il est vrai que les questions des députés sur ce point n’ont guère été pointues. Néanmoins, Didier Raoult a dans les dernières minutes affirmé sèchement : « Moins il y a de gens et plus c’est significatif. Si vous êtes obligé d'avoir 10.000 personnes dans un essai pour montrer une significativité, c'est qu'il n'y a aucune différence. Parce qu'il y a 15 % des gens qui ne prennent même pas les médicaments prescrits. Quand vous cherchez des différences de 1%, vous n'êtes plus dans  la médecine, vous êtes dans du fantasme méthodologique. Donc tout essai qui comporte plus de 1000 personnes est un essai qui cherche à démontrer une chose qui n'existe pas » a-t-il martelé. Plus tôt, il avait balayé une question de Jean-Christophe Lagarde patron de l’UDI sur son choix de ne pas randomiser ses essais : « Le rite de la randomisation des grands essais thérapeutiques multicentriques est un phénomène extrêmement récent. Dans la science, il y a, je pense, moins de 5 % des traitements de maladies infectieuses actuellement qui sont basés sur des essais randomisés » a-t-il déclaré. Si cette affirmation peut être considérée comme éclairante, elle n’est cependant en rien une démonstration scientifique de l’inutilité de ces essais dans le cas d'une affection comme la Covid dont la guérison spontanée est l'évolution de loin la plus fréquente (même si l'on sait bien sûr qu'il n'a pas été besoin d'essai contrôlé pour démontrer l'efficacité de la pénicilline dans les infections bactériennes invasives au très mauvais pronostic spontané). 

Des sociétés fragiles, trop exposées à la peur et aux affres de la communication

Plus que sur l’hydroxychloroquine, sur lequel ses considérations étaient attendues, ce sont sans nul doute ses déclarations sur la gestion de la crise qui ont retenues le plus l'attention. Elles se partagent entre l’outrance et des analyses propices à la réflexion. Ainsi, concernant le Conseil scientifique et son départ précipité, il a d’abord fanfaronné : « Il se trouve que dans ce conseil scientifique, j'étais un ovni, un extraterrestre. Il n'y avait pas de compatibilité génétique entre nous, ce n'était pas possible. (…) Je pense que c'est le président qui a souhaité que je fasse partie de ce groupe ». Cependant, ses « révélations » sur la méthode ne sont pas dénuées d’intérêt et permettent peut-être de mieux comprendre certains décalages entre les faits et les décisions prises : « Ils avaient des idées très précises, qui avaient déterminé ce qu'il fallait faire (…) On ne travaillait jamais avec les papiers sur la table, jamais avec les données sur la table » a-t-il ainsi souligné. De la même manière sur les tests, il a rappelé le caractère contre-productif (selon lui) de la mise en place de centres de référence, alors que la réalisation de tests PCR est une pratique de routine dans de nombreux établissements. « Je suis hostile aux centres nationaux de référence si les centres nationaux de référence deviennent le petit monopole ou le terrain de chasse des gens qui font cela. J’ai déjà eu cela pour Ebola, on nous empêchait de faire des tests PCR pour Ebola en dehors du P4 de Lyon. Donc, quand on avait un malade, il fallait envoyer le prélèvement (...) de Marseille à Lyon ». Une telle anecdote pourrait être lue comme une mise en garde pertinente quant à l’importance d’éviter l’accumulation des hiérarchisations administratives qui bloquent la réactivité. On peut également retenir sa perception globale de la crise, lorsqu’il remarque que les sociétés d’Europe de l’Ouest, qu’il qualifie de « fragiles » ont sans doute « sur réagi ». Il s’est ainsi interrogé sur le rôle de la peur et sur les méfaits d’une société guidée par la communication qui conduit à des décisions précipitées. Enfin, il a ouvert une piste de réflexion à propos de la nécessité de pouvoir accroître le dynamisme de la recherche, y compris sur des molécules anciennes.

Des chiffres à analyser

Ces temps de réflexion et de prospective ont souvent été éclipsés par des envolées plus discutables. Ses analyses politiques sur les influences néfastes (émanant du directeur de l’ANSM et du président de la HAS) qui auraient contribué aux mauvaises décisions d’Olivier Véran laisseront ainsi interrogateur. Il a en outre assuré avoir fait l’objet de menaces lors de ses premiers discours concernant l’hydroxychloroquine et a d’une manière générale une nouvelle fois jeté la suspicion sur les conflits d’intérêt des laboratoires Gilead. Enfin, Marseille et Didier Raoult ont encore une fois (pour reprendre une expression chère au patron de l’IHU) étaient présentés comme les références uniques en infectiologie. « Je sais ce qu'est un essai et je peux vous dire qu’il y a une dizaine des traitements que j’ai inventées qui sont dans tous les livres de référence médicaux. Et celui-là le sera aussi » a-t-il ainsi prophétisé dans les dernières minutes de son audition. Auparavant il avait assuré : « la proportion des gens de moins de 65 ans morts à Paris sur les données que j’ai est de 17 %. Je vous rappelle qu’en Europe, elle est de 10 %. Il s’est passé quelque chose ici (à Paris NDLR) sur la prise en charge. La mortalité dans les réanimations ici (à Paris NDLR) est de 43 %, chez nous (à Marseille) elle est de 16 %. Ce sont les mêmes malades pourtant, ils sont tous en réanimation ». De fait, les données officielles communiquées par Santé publique France ne permettent pas de discriminer entre Marseille et Paris mais entre l’Ile de France et la région Paca. On relève que le taux de décès de patients hospitalisés atteint 15 % en région PACA contre 18,4 % pour toute la France (chiffres du bulletin du 18 juin). Par ailleurs, selon des données (partielles) publiées le 14 mai, la mortalité des patients en réanimation atteignait 24 % sur l’ensemble du territoire, 21,5 % en PACA et 17,9 % en Ile de France.
Les députés apprécieront.
 

Aurélie Haroche

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Date de dernière mise à jour : 25/06/2020