Le pangolin & les complotistes

19 mai 2020 - Convergences Révolutionnaires

Le pangolin et les complotistes

19 mai 2020ArticlePolitique

La pandémie mondiale que nous connaissons aujourd’hui donne lieu à une série de théories plus ou moins farfelues qui se croisent, s’entremêlent, se contredisent et tendent à chercher une explication simple à la situation. Parmi elles les fables de ce qu’on peut appeler des « théories du complot ». Ces fables ont quelque succès, entre autres du fait que les mensonges répétés des différents gouvernements font qu’il est presque naturel pour beaucoup de se poser la question « qu’est-ce qu’ils nous cachent ? ». Mais ceux qui les propagent ne sont eux pas des naïfs. Alors qu’est-ce qui se cache derrière ces théories complotistes et leurs auteurs, pour beaucoup étroitement liés à l’extrême droite ?

Le Covid-19, une épidémie comme bien d’autres

Il est vrai que le grand gourou en la matière s’appelle Donald Trump. Il raconte que le virus vient d’un laboratoire de Chine. À quoi le gouvernement chinois rétorque qu’il serait bien possible que ce soit aux USA, pays aujourd’hui le plus touché par l’épidémie, que le Covid-19 se soit manifesté en premier avant de se répandre en Chine, puis sur la planète. Pendant que le président d’extrême droite brésilien, Jaïr Bolsonaro, et ses partisans déclaraient, au début de la pandémie, que le Covid est une invention communiste.

Nos complotistes à la française ont de grands maîtres. Tous ces gens-là créent un débat autour de l’origine supposée du virus par petits calculs politiques. Mieux vaut se fier à la science.

Celle-ci nous rappelle que des épidémies ont frappé l’humanité de tout temps, dont certaines restent dans la mémoire collective, de la peste noire au Moyen Âge à la grippe « asiatique » des années 1950 en passant par la grippe « espagnole » de 1918-1919. Il n’y avait pas eu besoin d’un laboratoire inventant sciemment un nouveau virus. Celle que nous connaissons n’est donc pas une grande nouveauté, si ce n’est qu’elle touche aujourd’hui les pays les plus riches de la planète, qui n’ont pas connu cela depuis des décennies. Et pour de nombreux scientifiques, il est très probable que le Covid-19 soit une « zoonose », c’est-à-dire un agent pathogène (ici un virus) qui est passé d’un « réservoir animal » à l’homme à la suite d’une mutation. Pangolins, chauves-souris ou oiseaux en seraient le point de départ : ce qui n’est pas une certitude mais l’hypothèse, pour l’instant, la plus probable.

Il y a plus de dix ans, le H1N1 ou grippe aviaire avait déjà frappé et un nouveau virus était attendu par les épidémiologistes du monde entier. Les élevages industriels, l’extension des habitats humains ou la consommation d’animaux jusque-là peu ingérés, sont autant de facteurs favorisant le passage entre une espèce-relai et l’homme. C’est ici seulement que commence le rôle de l’homme dans l’affaire, et, avec l’élevage industriel, les déforestations sauvages, le rôle de la finance ou de l’industrie pharmaceutique…

Là où sévit le virus du profit

Et là où l’on peut s’interroger, et flairer l’odeur du fric, c’est sur la façon dont la crise a été gérée. Résumons. Pour faire face à la pandémie la bourgeoisie a d’abord menti effrontément en minimisant les risques. Il ne fallait pas déranger la sacro-sainte production. Les grand-messes médiatiques n’étant pas plus efficaces que les prières, il fallut ensuite prendre des mesures drastiques en catastrophe. Ayant laminé les systèmes de santé publique pendant des années, les gouvernements du monde entier ont été ensuite pris de cours. Il ne leur restait plus qu’à avoir recours à un système éprouvé depuis des siècles, la quarantaine et le confinement. Auxquels ils ont rajouté la fermeture des frontières, immédiatement applaudie par l’extrême droite, mais aussi par de nombreux hommes politiques « de gauche » qui, pour leurs petits calculs électoraux, font de la mondialisation la mère de tous les vices et virus, en faisant miroiter les bienfaits des relocalisations.

Pour faire plaisir à nos confinés du patriotisme on peut toujours dire aussi que s’il n’y avait pas eu de commerce international, les marchands génois n’auraient pas amené la peste noire de 1347 et les populations amérindiennes n’auraient pas été décimées par les maladies venues d’Europe sans les voyages de Christophe Colomb…

Mais pas besoin d’aller chercher si loin la responsabilité des épidémies.

…mais qui profite du crime

À qui profite le crime ? C’est l’argument massue des complotistes. Foin de leurs théories et du mythe d’un virus fabriqué maison pour une raison abracadabrante : ce n’est pas de gaité de cœur que les capitalistes ont arrêté la production et pris le risque d’une récession mondiale. Mais dans la gestion de la crise par le patronat et les gouvernants, sauver leur fric compte plus que sauver les vies. Là est la seule vraie question. Ils ont arrêté la production le plus tard possible, au risque d’aggraver la propagation du virus, et ils s’apprêtent à la relancer le plus vite possible, pour réduire les pertes sur leurs profits. Pas question d’aider la Chine au début de l’épidémie, mais les « solidarités nationales » mises en œuvre depuis sont d’abord destinées à sauver une économie capitaliste qui avait ses faiblesses avant le Covid. Les gouvernements sortent de sous terre les milliards, comme le pangolin ses fourmis, afin d’arroser patrons et banquiers nécessiteux. Des milliards qu’on n’avait jamais vus pour les choses utiles. Et maintenant ils préparent l’offensive contre les travailleurs, pour nous faire payer les frais de la crise par le chômage, l’inflation, la dégradation des conditions de travail et des maigres droits des salariés. En France et ailleurs, on parle aussi de « tracking » de la population. Pour commencer c’est déjà, ici, la traque aux jours de congés, le haro sur le code du travail.

Un relent d’extrême droite

Mais la question de la condition des travailleurs pendant et après la crise sanitaire – et de leur riposte ! –, ce n’est pas vraiment le sujet de prédilection de nos complotistes.

Ceux-là ont fait du docteur Didier Raoult, qui a annoncé le 26 février avoir trouvé un traitement à base de chloroquine (l’hydroxychloroquine, plus précisément) qui sonnerait la « fin de partie » du Covid-19, leur héros. Ce n’est pas nous qui allons discuter pour savoir si la fameuse chloroquine a ou pas une certaine efficacité dans le traitement de certains patients atteints du Covid. Chaque médecin, chaque service d’hôpital s’efforce de soigner au mieux avec ce qui existe pour l’instant. Seuls des tests plus approfondis, qui prennent du temps, permettront de discerner les moyens les plus efficaces, ou d’en mettre d’autres sur pied. Mais c’est le côté pour le moins hâbleur du docteur marseillais, dont les études sur un échantillon de malades fort limité sont très controversées – et de plus en plus –, qui attire nos démagogues du complot.

Voilà qu’une molécule très peu chère ferait la pige à la toute puissante industrie pharmaceutique et qu’un docteur chevelu défrise le gratin du monde médical. Il n’y a bien sûr aucun doute sur le fait que les capitalistes trouveront à faire du profit sur une épidémie mondiale, trusts pharmaceutiques en tête (Glaxo, Merck, Pfizer ou Sanofi) qui sont d’ores et déjà en concurrence pour être le premier sur le marché d’un vaccin qui risque de rapporter gros. Comme il faut bien savoir que le docteur Raoult, à qui Macron est allé rendre visite pour tirer quelques profits électoraux de sa popularité dans la cité phocéenne, professeur dit scientifique indépendant et opprimé par l’élite médicale parisienne, est lui-même mandarin et que son institut de recherche a, comme tous les autres, de multiples liens avec l’industrie pharmaceutique, Sanofi et Mérieux notamment [1].

D’Asselineau à Collard, une même propagande virale

Qu’à cela ne tienne, de François Asselineau, leader de l’UPR, jusqu’à Dieudonné, l’extrême droite paraît avoir trouvé sa coqueluche dans la figure de ce médecin qui se présente comme un scientifique « anti-establishment ». Avec ou sans son consentement, peu importe, puisque tous les leaders marseillais, de souche ou d’adoption, de Mélenchon à l’ex-patron de l’OM Bernard Tapie lui tirent aussi leur chapeau.

Pour la facho-sphère, Raoult aurait trouvé un traitement miracle qui dérangerait le conseil scientifique, dont le médecin marseillais a un temps fait partie. Un nommé Pierre Cassen, fondateur du site d’extrême droite Riposte laïque, postait fin mars une vidéo intitulée « putsch sanitaire de Macron et Véran contre le Pr Raoult » où il raconte : « il faut qu’on meure, ça fait partie du plan, et [Raoult], il a foutu le bordel ! Il dit qu’on peut soigner tout le monde sans aucun problème avec sa chloroquine, et ça coûte rien. Les labos, comment ils vont faire leur fric ? » Puis il embrayait sur le problème du « grand remplacement » et sur la nécessaire fermeture des frontières, faisant du soutien à Raoult un moyen de développer les thèmes de l’extrême droite.

Le député d’extrême droite Gilbert Collard enchaine en dénonçant le « parisianisme universitaire détestable » contre tous ceux qui se voudraient anti-système. Une expression chère à l’extrême droite, de Marine Le Pen à Alain Soral, de ceux qui disent lutter contre le « système ». Un « système » difficile à définir, tant l’expression est fourre-tout et s’adapte à tous les préjugés réactionnaires. Et si on parle du système capitaliste, qui a ses prêtres, ses pitres et ses politicards, ces gens-là participent à son maintien.

La propagande de cette extrême droite n’est pas sans effet. On voit fleurir sur les réseaux sociaux les posts qui se questionnent, par exemple, sur le retrait de la molécule d’hydroxychloroquine de la vente libre en janvier 2020. Est-ce un « hasard » ? Hasard de la chronologie seulement. Le passage de l’hydroxychloroquine sur la liste II des substances vénéneuses – donc sortie de la vente libre – avait été prévue en octobre 2019, pour un meilleur suivi des patients compte tenu des effets secondaires que le médicament peut entraîner. Mais peu importe pour les partisans du « coïncidence, je ne crois pas », pour qui il suffit de relever le détail qui permettra de révéler le complot, et le coupable – que ce soit le « Big Pharma », les Chinois, le sionisme, etc.

Le racisme à l’œuvre

Ces discours comportent très souvent un arrière-fond raciste à peine voilé. À l’image des propos tenus par un prix Nobel de médecine (mais aussi de la bêtise) Luc Montagnier sur Cnews : il y affirmait que le Covid-19 avait été crée en laboratoire avant de proliférer à Wuhan, accréditant les propos d’un Trump, qui avaient alimenté un climat raciste dans lequel ont proliféré les agressions contre les Américains d’origine asiatique.

Dans la même veine, les récents recensements de l’observatoire Conspiracy Watch ont évidemment beau jeu de souligner une recrudescence du discours antisémite, tenu à la fois par les islamistes et les suprémacistes blancs aux États-Unis, lesquels accusent Israël, potentiellement alliée du milliardaire juif George Soros et des Illuminati, d’être responsable de la pandémie de Covid-19. Car c’est un fait. Même si Conspiracy Watch lui-même est bien moins enclin à dénoncer tous les racismes, dont le racisme anti arabes, et qu’il n’a que des éloges pour les grands de ce monde.

En France, Gilbert Collard, sur Youtube le 24 mars, entamait une croisade contre Agnès Buzyn, ex-ministre de la Santé, et son mari Yves Lévy, directeur de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale), en se demandant pourquoi diable ces deux-là en veulent à Raoult et à son protocole. Et ses propos trouvent un certain écho auprès de moult conspirationnistes et antisémites qui accusent à longueur de « twitts  » le trio Agnès Buzyn, Yves Lévy, Jérôme Salomon (directeur général de la santé) d’être les agents d’une conspiration juive contre la santé publique.

Quant à Alain Soral, ses récents articles expliquent que les lobbys pharmaceutiques qui veulent promouvoir un remède très coûteux ont l’appui de l’Association des médecins israélites de France.

Cela fait bien longtemps que les idéologues d’extrême droite essaient de diffuser leur propagande le plus largement possible, et, dans certains contextes, ils font des percées, y compris dans notre classe. Il nous faut alors réaffirmer que la vision conspirative du monde se montre incapable de donner un quelconque horizon de transformation profonde de la société. Elle s’appuie sur les préjugés sociaux ou racistes et fondamentalement sur un manque de perspectives. En présentant les travailleurs comme des victimes d’un ennemi insaisissable, la pensée conspirative confine à l’inaction. Pour renverser le capitalisme et construire un monde débarrassé de l’exploitation, il faut comprendre que les exploités ne sont pas victimes d’un complot, mais des rouages d’une société dirigée par la bourgeoisie.

Mona Netcha, Philippe Cavéglia

 

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Date de dernière mise à jour : 26/09/2020