M. Wathelet - 11 nov 2020

Lettre ouverte à nos dirigeants, 11 nov 2020

On ne peut pas négocier avec un virus.

Lettre ouverte à nos dirigeants 11 nov 2020.

Chers dirigeants,

La Belgique a connu 345 décès dus à la COVID ce 10 novembre, soit plus qu'à n'importe quel moment durant la première vague : cela revient à un décès toutes les 4 minutes…

On ne peut pas négocier avec une épidémie : on ne peut qu’agir le plus tôt possible pour l’éradiquer ou pour la maintenir à un niveau qui peut être contrôlé par des mesures de santé publique. Quand on n’intervient pas suffisamment rapidement, on perd le contrôle de l’épidémie, avec des conséquences dramatiques pour la population et pour l’économie du pays. Et plus on attend avant d’agir sérieusement, plus les mesures à adopter devront être sévères.

Chronique d’une catastrophe annoncée.Devant votre minimisation du danger en février et mars, relayée par vos experts, je vous avais alertés sur la réalité de la menace que ce nouveau coronavirus représentait pour la santé de la population et de notre système hospitalier https://tinyurl.com/qteejox, https://tinyurl.com/y4j3oagc, https://tinyurl.com/y8kycnn9. La seule réponse reçue : "nog een dramaqueen" (sic).

Quand la Belgique préparait la sortie du confinement en avril, je vous avais expliqué que votre approche ne contrôlerait pas suffisamment la propagation du virus pendant l’été que pour permettre une rentrée scolaire en septembre. Je vous avais alors proposé une alternative, un plan rationnel de déconfinement, qui a lui aussi été ignoré https://tinyurl.com/yyzyoe7n.

À l’approche de la rentrée scolaire, prévue sans la moindre mesure sanitaire responsable pour les crèches, les maternelles et les primaires, et avec des demi-mesures pour le secondaire, je vous avais garanti une deuxième vague très substantielle, qui s’est hélas concrétisée https://tinyurl.com/y6j9xh6v.

À la mi-octobre, vous avez pris quelques petites mesures qui n’avaient aucune chance d’entamer la progression de cette deuxième vague puisqu’elles laissaient intacts les moteurs principaux de cette épidémie, à savoir les écoles, le travail et les transports publics. Je vous avais fait parvenir les 21 et 24 octobre une liste des mesures indispensables à adopter pour reprendre le contrôle de la propagation du virus, que vous avez également ignorée https://tinyurl.com/y6tfyzmt, https://tinyurl.com/y38zng8c.

Les mensonges de nos dirigeants continuent.À la fin octobre, constatant l’inefficacité de vos mesures initiales, vous en avez pris quelques autres additionnelles, lesquelles ne permettront pourtant pas d’avantage de contrôler l’épidémie. Je note que vous aviez annoncé à cette occasion l’imposition du masque dans les entreprises, une des mesures que je préconisais depuis longtemps, pour diminuer la transmission au travail. Je m’apprêtais à vous en féliciter, quand j’ai constaté que l’arrêté ministériel du 28 octobre modifié par celui du 1er novembre ne reprenait finalement pas ce point essentiel !

En somme, notre nouveau Gouvernement est aussi adepte de l’obscurcissement de la parole politique que le précédent. Imposer les masques dans les entreprises est une mesure qui ne coûte rien à l’État, mais qui coûte aux entreprises, lesquelles, apparemment ont la main mise sur le Gouvernement. Or, on ne peut pas contrôler un virus avec des mensonges.

Encore une fois je vous écris pour vous exhorter à prendre les vraies mesures qui sont requises si l’on veut pouvoir enfin contrôler l’épidémie en Belgique.

Contrôler une épidémie, c’est possible, mais il faut le vouloir.Contrôler une épidémie en gardant l’économie ouverte est possible, de nombreux pays le font et ont connu une reprise économique “en V” après la première vague. La recette est bien connue : un dépistage et un traçage massifs, et l’isolement des personnes contaminées. Faute de quoi, on doit avoir recours à un confinement strict pour éviter une mortalité excessive et la saturation du système hospitalier, avec toutes ses conséquences néfastes pour les soignants et pour les patients, COVID ou non, ainsi que pour l’économie.

Lors de la première vague, nous n’étions pas prêts, malheureusement. Le 17 mars, avec 14 décès, 497 personnes hospitalisées et 1.486 personnes contaminées, le Gouvernement imposait un confinement strict, effectif le 18 mars à midi. Eu égard au délai nécessaire avant que ces mesures ne se traduisent dans les chiffres, nous avions le 7 avril 2.837 décès, 5.715 personnes hospitalisées et 15.200 personnes contaminées. Et ce, seulement 20 jours plus tard !

Au final, le bilan de cette première vague, outre les dégâts économiques qu’elle a induits, s’élève à plus de 9.500 décès. Nous aurions confiné seulement une semaine plus tôt et la majorité de ces décès auraient pu être évités ; et, de surcroit, il aurait été possible d’avoir un confinement strict plus court.

Donc, voici une réalité scientifique : lors d’une épidémie, plus on agit tôt, plus on limite tous les dégâts, y compris ceux portés à l’économie. Hélas, cette leçon, par ailleurs bien connue, vous continuez studieusement d’éviter de la tirer.

En effet, durant l’été, au lieu d’aligner notre politique sanitaire sur celle des pays qui ont réussi à contrôler le virus, au lieu de mettre en place toutes les mesures nécessaires pour éviter un nouveau confinement strict et ses conséquences désastreuses pour tous et pour l’économie, vous avez agit comme si le virus avait perdu sa contagiosité et sa virulence et vous avez rouvert les écoles le premier septembre sans reprendre aucune des mesures qui avaient été mises en place au mois de juin pour y limiter la transmission dans les écoles, alors même que les écoles sont bien connues pour être le moteur principal de la transmission d’infections respiratoires au sein d’une communauté.

Résultat de cette incurie, nous sommes passés de 226 personnes hospitalisées pour la COVID le premier septembre à 7.487 le 3 novembre, à savoir 15 fois plus que le niveau du 17 mars qui, lui, avait conduit à un confinement strict ! Contre toute logique, le 16 octobre, en réponse à l’augmentation exponentielle du nombre de personnes hospitalisées, vous vous êtes contenté de mesures trop timides, la plus "importante" de celles-ci étant la fermeture de l’Horeca, sans aucune chance de succès, donc.

Surréalisme à la belge : "ceci est un confinement".Deux semaines après la fermeture de l’Horeca, acculés par la pression de la réalité hospitalière, vous voilà contraints de donner l'apparence d'une réaction supplémentaire : de nouvelles mesures sont prises, qualifiées "de la dernière chance" par notre nouveau Premier Ministre, Alexander De Croo. "Il s'agit d'un lockdown" renchérit le Ministre-Président wallon, Elio Di Rupo, "mais sans isoler les personnes". Mais quelle position absurde et surréaliste ! Consultez un dictionnaire : un confinement sans isoler les personnes n’est pas un confinement, par définition !

L'idée derrière cette absence de véritables nouvelles mesures fortes serait de préserver l'école, l'économie, la santé mentale. Et, qui plus est, on se dédouane en basculant la responsabilité dans le camp des citoyens : "La vitesse à laquelle la courbe s’aplatira est entre nos mains, entre vos mains," nous explique ainsi Monsieur De Croo. Pourtant, même si 100% de la population suivait vos mesures à la lettre, il n’y a aucune chance pour qu’elles suffisent à aplatir significativement la courbe.

Les économistes réalistes, comme Mathias Dewatripont en Belgique, nous expliquent depuis longtemps, et encore récemment https://tinyurl.com/y649ck7u, que la seule manière de sauver l’économie est de d’abord contrôler le virus. Monsieur De Croo peut continuer de prétendre qu’on ne fait pas le choix entre sauver des vies et sauver l’économie, les actions et les inactions du Gouvernement ont plus de poids que ses mots. Et ce qui est vrai pour l’économie – il faut d’abord contrôler le virus – l’est tout autant pour l’école et la santé.

Le personnel médical sur les genoux.Quid du personnel médical ? Déjà 7600 d’entre eux ayant eu la COVID ont introduit un dossier auprès du Fonds des maladies professionnelles. Le personnel médical n’arrivera pas à soutenir ce rythme beaucoup plus longtemps. Du coup, on se retrouve à déléguer des procédures relevant de l’art infirmier à du personnel non formé, on fait travailler les étudiants en médecine (sans les rémunérer!) et on fait travailler le personnel médical même quand il est contaminé, et donc contaminant ! Quelle absurdité !

Soyons clair, un hôpital saturé n’est plus un hôpital ! Or, nos hôpitaux sont saturés depuis la fin octobre, et ce ne sont pas quelques mesures comme le transfert de patients vers l’Allemagne ou dans des centres de convalescence qui vont permettre d’endiguer le tsunami qui déferle sur notre système hospitalier. Il faudra bientôt faire des choix de "médecine de guerre", alors que des mesures de santé publique appropriées auraient pu prévenir ce désastre. Les médias internationaux et divers syndicats ont beau fustiger la réponse inadéquate des autorités belges : vous faites la sourde oreille.

L’école en présentiel est contre-productive dans ces conditions.Après seulement deux mois de cours, le niveau déclaré de contamination dans les écoles est alarmant. Et il doit nous alerter davantage encore puisqu'on sait qu'il est très largement sous-évalué en raison de l’absence de dépistage sérieux chez les enfants, et ce, conformément aux recommandations absurdes de Sciensano. Bien sûr, lesdites recommandations sont bien commodes pour qui veut camoufler le problème et prétendre que les contaminations se font au domicile et pas à l’école. Rappel : on peut fermer les écoles, pas les domiciles.

Du côté du personnel scolaire, 4,4% des enseignants ont déjà été contaminés depuis la rentrée et leur nombre progresse de manière exponentielle… Avec plus de 1000 foyers épidémiques dans les écoles, un chiffre sous-estimé également et qui déborde déjà les équipes de dépistage, la situation est complètement hors de contrôle, quoi qu’en disent l’Office de la Naissance et de l’Enfance et la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Comme le moteur principal de l’épidémie est les écoles, l’interruption pour le congé de la Toussaint va, en effet, conduire à un ralentissement des contaminations, ce qui amène d'ores et déjà certains "experts" rassuristes à se réjouir de ce que le pic serait atteint. Toutefois, plus encore que la fermeture des écoles pour le congé de la Toussaint, le véritable ressort de la décroissance apparente du nombre de contaminations est qu’on ne teste plus les asymptomatiques, alors que nous sommes toujours à 24% de positivité (8 fois trop pour être efficace !) et que notre capacité de dépistage est, curieusement, largement sous-utilisée : en somme, c’est affirmer une amélioration de la situation tout en abandonnant la stratégie qui permet d'en faire la vérification… tout ça pour justifier la reprise scolaire en présentiel le 16 novembre prochain. Les réalistes, eux, ne peuvent que s’attendre à une remontée des contaminations, puis des hospitalisations et des décès.

Car, oui, les pays qui ont rouvert leurs écoles après un certain délai, ont vu leur deuxième vague survenir avec un délai identique après la réouverture des écoles. En France, où le congé de la Toussaint a eu lieu une semaine plus tôt que chez nous et où l’école a repris depuis une semaine, le nombre de contaminations repart en flèche, avec plus de 86.000 nouvelles personnes contaminées ce 7 novembre ! Sans nul doute, en l'état, le même sort nous attend.

Aussi l’obsession de garder les écoles ouvertes en présentiel malgré l’énormité de la catastrophe humaine qui se développe est-elle tout bonnement incompréhensible. La Task force pédiatrique peut s'accrocher à l'idée que le bien-être de nos enfants dépende de leur présence à l’école, elle nie la réalité que leur bien-être serait affecté beaucoup plus négativement s’ils devaient contaminer leurs proches ou le personnel scolaire.

D’autres pédiatres et professionnels de la santé mentale reconnaissent cette réalité https://tinyurl.com/y4m8foc3. Nos enfants, aussi : dans une lettre ouverte, des élèves du premier degré du secondaire nous parlent du stress énorme et ingérable qu’ils doivent endurer, des conditions inadéquates dans lesquelles l’enseignement se poursuit et qui interfèrent lourdement avec leur apprentissage. Ils concluent : “Bref, nous allons à l’école avec le stress permanent d’attraper le virus et de le ramener chez soi. Nous ne sommes jamais sereins.”

La sacralisation des enfants, enseignants et soignants cache leur exploitation.On brandit l'éducation comme un principe absolu alors que les conditions concrètes dans lesquelles l'école se fait aujourd'hui sont inacceptables. Ces conditions ne témoignent que d'une chose : l'enseignement n'est pas une priorité ! Une priorité sans moyens n'en est pas une, rien n’a été fait depuis la première vague pour préparer les écoles, et le bilan misérable de notre système éducatif depuis 30 ans c’est que seulement un étudiant sur trois est capable de réussir au niveau universitaire https://tinyurl.com/yynmjpzc. Il est urgent de réinventer l’école. La triste réalité c’est que la motivation principale pour maintenir les écoles ouvertes est de permettre à leurs parents de travailler – il faut être aveugle pour ne pas le voir.

Des membres du personnel soignant d’un hôpital ont tourné le dos à Madame Wilmès lors de sa visite pour manifester leur désapprobation à l’égard de la politique sanitaire de son Gouvernement et souligner le manque de respect dont celui-ci fait montre pour leurs conditions de travail. Vous prétendez suivre les recommandation des experts, mais c’est faux : quand Erika Vlieghe et Tom Auwers sont allé trouver Sophie Wilmès au Lambermont pour l’implorer de prendre les mesures adéquates pour la rentrée scolaire, la Première Ministre était furieuse et sa réponse fut très claire : “Nee is nee !” Par contre, quand Madame Wilmès a eu à son tour besoin d’être traitée pour soigner sa COVID, les membres du personnel soignant ne lui ont pas tourné le dos, ils ont dit oui et ils ont fait leur devoir. Quand le Gouvernement fera-t-il le sien ?

"Nous avons des enfants chez nous aux soins intensifs atteints par la COVID. Combien d'enfants doivent mourir avant que l'on réalise vraiment ce qu'il se passe ?" demande la Professeure Elisabeth De Waele, cheffe du service des soins intensifs à l’UZ Brussel.

On se perd en conjectures sur ce qui motiverait cet aveuglement apparent de notre Gouvernement. La politique actuelle va laminer les personnes vulnérables, les soignants, les enseignants, les petites et moyennes entreprises, l’Horeca, et la culture. Pour quoi ?

On nous parle de dizaines de semaines avant d’atteindre le taux raisonnable de 50 contaminations par jour à partir duquel notre système de dépistage-traçage peut être suffisamment efficace pour contrôler la propagation du virus. Nous ne pouvons pas nous le permettre.

Historiquement, après toutes les guerres et toutes les pandémies, l'économie se relève TOUJOURS ! Les morts, disons que c'est moins fréquent...

Comment se sortir de ce cauchemar ?Il faut ordonner un confinement strict comme en mars, plus strict, en fait, de sorte que seules les activités absolument essentielles soient maintenues. Cela permettra de redescendre beaucoup plus rapidement au taux raisonnable de 50 contaminations par jour, en 6-8 semaines peut-être. Parallèlement, il faudra mettre ce temps à profit pour vraiment préparer les écoles à une rentrée en présentiel et pour adapter les systèmes de ventilation et de chauffage dans tous les immeubles collectifs.

Il convient, par ailleurs, de modifier toutes les directives de Sciensano qui favorisent la transmission. Car, oui, les durées de quarantaine préconisées sont trop courtes ; oui, un dépistage intense est indispensable dans les crèches, les maternelles, les primaires, les secondaires et l’enseignement supérieur ; oui, les femmes enceintes sont bien à risque – arrêtons ce déni https://tinyurl.com/yxc4l2yg. Faisons face à la réalité des modes de transmission de ce virus et de son impact sur certaines populations.

En conséquence, il sera impératif de fournir des masques performants à au moins tous les enseignants et tous les élèves. Les masques en tissu ne sont pas assez efficaces et nécessitent beaucoup d’efforts et d’attention pour être utilisés correctement. Il y a maintenant sur le marché des masques encore plus efficaces que des FFP2, avec lesquels le visage reste complètement visible, le contact avec la face est étanche grâce à l’utilisation d'un matériau de type néoprène, et la filtration de l’air est assurée à travers des cartouches remplaçables. Et, si nécessaire, couplons ces masques avec des micros pour amplifier la voix de l’enseignant. Bref, adaptons-nous !

Non à la poursuite déguisée d’une immunité collective.On nous dit que le but poursuivi n’est pas l’illusoire immunité collective, mais toutes les mesures prises et proposées jusqu’à présent suggèrent que c’est pourtant bien le but caché, caché car inavouable. Laissons de côté l’eugénisme comme la relique d’un passé malsain qu’il est, et adaptons nous à la réalité de ce virus pour le vaincre, tous ensemble.

Rouvrir les écoles en présentiel ce 16 novembre serait une décision non seulement odieuse, mais également criminelle, car il s’agirait bien d’homicides volontaires alors. Rien ne peut la justifier et certainement pas l’économie qui sera plus sévèrement affectée en prolongeant sa souffrance inutilement. Ce serait indigne de notre nation et du concept d’un État de droit.

“Nous sommes nos choix” nous dit Jean-Paul Sartre. Alors, choisissez bien.

La population suivra beaucoup mieux les mesures sanitaires lorsqu’elles seront cohérentes, avec un plan d’action clair et un objectif précis, descendre sous le seuil des 50 contaminations par jour aussi vite que possible grâce à un confinement strict.

Comme depuis le premier jour, je reste à votre disposition pour aider à mieux gérer cette crise.

Marc Wathelet, Docteur en Science

Interview de Marc Wathelet dans la Meuse du 14 novembre 2020

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Date de dernière mise à jour : 19/11/2020