Trends 14.6.18 JAVAUX

Jean-Michel Javaux: "Meusinvest devra s'ouvrir de plus en plus au privé"

 Du Trends-Tendances du 14/06/201

Christophe De Caevel

Christophe De Caevel

Journaliste Trends-Tendances

Reconduit à la présidence de Meusinvest au terme de négociations parfois étonnantes, le mandataire Ecolo défend avec passion la stratégie de développement de cet organisme liégeois, avec son réseau de 650 entreprises.

A Liège, on l'appelle la Grand Poste. Un bâtiment emblématique de l'histoire de la ville, abandonné depuis des lustres. Il pourrait devenir l'un des symboles du futur de la Cité ardente, après la rénovation initiée l'an dernier par Meusinvest et le groupe immobilier BPI. Ce site de quelque 8.000 m2 accueillera Leansquare l'incubateur numérique de l'invest, le département des médias et le Venture lab de l'Université de Liège et un marché couvert destiné aux producteurs locaux et à une micro-brasserie, exploitée par Brasse & Vous qui pourra servir de " laboratoire " aux candidats-brasseurs. Le même site réunira ainsi trois piliers stratégiques de l'avenir de Meusinvest : la révolution numérique, la recherche universitaire et l'ancrage local, à travers ici les circuits courts. La Grand Poste deviendra " la porte d'entrée du futur district de la disruptivité économique et de l'innovation ", commentait avec emphase dans L'Echo le directeur général Gaëtan Servais.

Je ne suis pas l'autocollant vert au CA de Meusinvest.

" Cela peut sembler paradoxal à l'ère de l'économie digitale mais on n'a jamais vu un tel besoin de se voir physiquement pour construire des projets ", explique Jean-Michel Javaux, le président de Meusinvest. L'homme est un ardent défenseur du networking, de la mise en réseau des entreprises, de la belle idée qui jaillira des rencontres informelles. Meusinvest aujourd'hui, c'est quelque 420 sociétés participées, pour un réseau de plus de 650 entreprises. " Les liens entre toutes ces entreprises constituent vraiment l'épicentre du développement économique liégeois ", poursuit-il. Ensemble, elles représentent un investissement de 2 milliards (dont 700 millions apportés par l'invest, le solde venant des partenaires privés et publics), qui a généré quelque 25.000 emplois directs et indirects dans des PME du bassin liégeois.

Au sein de ce réseau, l'invest peut jouer un rôle d'animateur ou de médiateur. Par exemple, pour réunir les hôpitaux liégeois et l'entreprise de stérilisation de dispositifs médicaux Stérima. Ou pour mettre en relation des agriculteurs locaux et Belgian Owl, les producteurs de whisky de Hesbaye. " S'ils ont été primés deux fois comme meilleur whisky d'Europe, c'est aussi parce que les fermiers des alentours apportent des céréales formidables, souligne Jean-Michel Javaux. Nous contribuons ainsi indirectement à la diversification des exploitations agricoles. "

L'ex-président d'Ecolo et les technologies vertes

Initialement, l'organisme devait surtout financer la reconversion industrielle des constructions métalliques et autres. Au fil des ans, il a parié sur l'innovation, notamment dans les sciences du vivant et les nombreuses spin-off de l'université de Liège. L'équipe actuelle a poussé à des diversifications vers le numérique (" c'est l'explosion des start-up, nous en avons financé 40 l'an dernier ", glisse Jean-Michel Javaux) mais aussi dans l'immobilier autour de la Grand Poste. La prochaine étape sera l'industrie 4.0, la digitalisation des entreprises plus traditionnelles. Une manière en quelque sorte de boucler la boucle. " Nous avancerons avec des partenaires comme CMI ou le groupe Herstal, explique Jean-Michel Javaux. Je suis convaincu que nous avons là, le maillon qui manquait dans le tournant économique du bassin liégeois. "

Dans cet éventail de diversifications de Meusinvest, on ne cite pas le développement durable. Le président n'aurait-il pas réussi à imposer sa touche écologiste ? " Je défends un management collectif et horizontal, je n'ai jamais rien imposé, ni ici ni quand j'étais président d'Ecolo, répond-il. Je ne suis pas l'autocollant vert au CA de Meusinvest. Nous n'avons pas de cluster dédicacé à l'économie verte mais, dans le numérique ou ailleurs, nous avons de plus en plus d'entreprises soucieuses de l'efficacité énergétique et de l'efficience dans l'utilisation des ressources. En cette matière, les entreprises sont largement en avance sur le politique. Pas forcément par idéal mais bien par nécessité économique. "

Un président reconduit grâce à Nethys

S'il ne veut pas jouer le rôle de l'écolo de service, pourquoi donc Jean-Michel Javaux tenait-il tant à rester à la présidence de Meusinvest ? Pas par appât du gain, il perçoit 30.948 euros bruts annuels pour une tâche très chronophage. " Je suis vraiment passionné par ce boulot auprès des entreprises et de notre tissu économique, explique Jean-Michel Javaux. J'ai noué une excellente complicité avec l'équipe et j'aurais été déçu de devoir arrêter au milieu du gué, alors que nous devons mettre en oeuvre le nouveau plan stratégique. Nous sommes confrontés à une explosion des demandes d'intervention (87,6 millions en 2016, soit 10 fois plus qu'en 2008) et nous avions besoin de la maîtriser, de vérifier notre capacité à répondre à ces objectifs ambitieux, à ne pas trop nous disperser. " Défait au scrutin régional de 2014, Ecolo n'avait plus droit à un représentant au CA de Meusinvest. Le président fut repêché in extremis sur le quota de... Nethys, le groupe de Stéphane Moreau, dont la gouvernance est régulièrement dénoncée par Ecolo. Une fameuse couleuvre à avaler. " Je ne suis pas sur le quota Nethys, mais NEB, soit l'association de trois outils publics (Nethys, Ethias et Belfius), précise le bourgmestre d'Amay. Il s'agit d'un partenaire fiable qui, à certains moments, a pris des risques financiers pour des investissements dont nous avions besoin. "

La Wallonie souffre d'un manque de sociétés qui grandissent. C'est passionnant de pouvoir accompagner une croissance comme celle de Mithra.

Jean-Michel Javaux affiche d'autant moins de gêne quant aux origines de son nouveau mandat que les instances de Meusinvest agissent, assure-t-il, en totale indépendance. " Je n'ai jamais eu de pression de ministres pour faire avancer tel ou tel dossier, dit-il. C'est vrai pour moi comme pour tous les autres. Nous avons complètement dépolitisé le recrutement dans l'entreprise : vous ne pourriez pas mettre une étiquette politique sur la tête des 30 membres du personnel. C'est essentiel pour être attractif et pour mener un travail de réseau. Les sociétés et les familles qui font appel à nous savent que leurs secrets ne se retrouveront pas sur la table d'un parti politique. "

L'étape suivante sera la dépolitisation du conseil d'administration. Elle est déjà largement entamée puisque seuls cinq mandats sur 15 reviennent directement aux partis, et cela alors que la Région demeure toujours le principal actionnaire (41%). Le solde est détenu par des entreprises, ce qui ne veut pas dire " le privé " : au capital de Meusinvest, on trouve en effet NEB, le groupe Herstal, Belfius et Ethias (en plus de leurs participations dans NEB). Bref, les actionnaires réellement privés ne pèsent qu'un bon 25 % (CMI, Mithra, Lampiris-Total, ING, BNP Paribas et CBC). Jean-Michel Javaux aimerait les voir monter en puissance. " Sur le plan de la gouvernance et du fonctionnement, nous sommes déjà un invest privé, explique-t-il. Et nous le deviendrons sans doute aussi sur le plan des moyens car les financements publics, que ce soit de la Région wallonne ou des fonds structurels européens, vont diminuer progressivement. L'apport de financements privés nous donnera plus de latitude et de liberté, tout en continuant bien entendu à nous inscrire dans la politique du gouvernement, y compris dans ses priorités sectorielles. "

Mithra, l'ancrage local prime sur la plus-value

Les financements pourraient aussi venir d'une politique d'exit. Et l'on songe évidemment à Mithra, dont Meusinvest est actionnaire depuis le début (17 %). Au cours actuel de la nouvelle licorne wallonne, les 15 millions d'euros de mise ont été multipliés par plus de 10 ! " C'est la différence entre un fonds d'investissement privé et nous, répond le président de Meusinvest. Gaëtan Servais, moi-même et une partie des administrateurs, nous insistons pour rester dans Mithra parce qu'il y a l'usine de Flémalle, parce qu'il y a des emplois et parce qu'une belle entreprise avec un actionnariat purement belge, ce n'est pas banal. La Wallonie souffre d'un manque de sociétés qui grandissent quand elles peuvent le faire, c'est passionnant de pouvoir accompagner une croissance comme celle de Mithra. " Il ajoute que les entreprises demandent souvent à l'invest de rester, afin notamment de profiter de l'accompagnement et du réseau de Meusinvest. " Mais qu'on se rassure, nous procédons aussi à des exits, précise Jean-Michel Javaux. Nous avons même déjà vendu une toute petite partie de nos titres Mithra et cela a déjà quasiment remboursé notre mise de départ. "

Meusinvest dispose de quelque 460 millions d'euros (fonds structurels, financement régional...) pour investir dans les entreprises liégeoises. Dans la majorité des dossiers (63 %), l'intervention est en capital plutôt qu'en prêt. Cela atteste, insiste le président reconduit de Meusinvest, " d'une volonté de loyauté, de continuité et d'accompagnement des sociétés ". Ces derniers temps, on parle beaucoup de Mithra. Mais il n'y a pas qu'elle : " Nous étions au berceau de boîtes comme EVS, Physiol, NSI et d'autres, conclut le président de Meusinvest. Nous avons pris des risques et c'est tout à fait notre rôle. "

"Non, il n'y a pas de concurrence avec les autres invests wallons"

S'inquiéter, s'indigner, dramatiser, ce n'est pas son truc. Même " off the record ", Jean-Michel Javaux n'embraie pas sur les critiques émises dans le petit monde des invests wallons à propos de la rationalisation des outils économiques publics et des réformes de gouvernance initiées par le gouvernement wallon.

Certes, il décèle bien quelques difficultés potentielles comme, par exemple, la limitation du nombre de réunions annuelles (pour limiter de facto les jetons de présence), " alors que nos équipes nous demandent déjà de réunir plus souvent le comité d'investissement pour ne pas freiner certains dossiers ". " Il faudra des ajustements à l'usage et je suppose que le gouvernement y procédera, glisse-t-il. Je dois appliquer le même décret à Meusinvest qu'à l'hôpital de Huy ou à l'intercommunale qui gère la piscine. S'il avait eu le temps, le gouvernement aurait probablement élaboré des décrets distincts pour des acteurs aussi différents. "

La rationalisation des structures, en particulier dans le numérique, pourrait embêter Meusinvest, acteur largement dominant (et pionnier) en Wallonie avec Leansquare. " Nous avons contribué à dépasser un certain compartimentage wallon, en nouant des collaborations avec Digital BW et Namur invest, rappelle Jean-Michel Javaux. Le Hainaut a souhaité développer son propre modèle et c'est très bien ainsi. Cela ne nous empêche pas de travailler en concertation avec Sambrinvest pour les biotechnologies. Nous échangeons nos expertises, nos analyses. Je pense que nous avons réussi à casser cette image d'une certaine arrogance liégeoise dans le domaine des start-up. Nous ne sommes pas des concurrents. Mais qu'on ne s'y méprenne pas : nous avons aussi fixé des ambitions dans notre plan stratégique et nous ne voulons pas réduire la voilure. "

La concurrence ne se jouerait-elle pas plutôt avec la SRIW et le fonds Wing ? On voit, d'un côté, le bras financier dédié aux grandes entreprises descendre sous ses seuils habituels d'intervention pour financer des jeunes pousses numériques et, de l'autre, Meusinvest passer au-dessus de ses propres seuils pour continuer à accompagner des entreprises en croissance. " Mais nous faisons aussi des dossiers en commun, objecte le président de Meusinvest. N'oublions pas qu'avec ces start-up, nous avons un environnement socio-économique qui ne rentre pas exactement dans vos vieilles cases. Nous devons nous adapter au besoin d'agilité de ce secteur au potentiel énorme. Il faut sans doute améliorer la lisibilité de nos outils car ces entreprises doivent aller très vite sur le marché. Si on attend deux ou trois mois, un magnifique projet peut se faire devancer par des Australiens ou des Anglais. "

Cette lisibilité serait encore plus évidente en cas de regroupement général sur une seule et même bannière wallonne. Après tout, la start-up qui part à la conquête du monde peut bien se déplacer de Mons à Namur ou Liège pour décrocher un financement. " Le découpage provincial conserve son utilité, nuance Jean-Michel Javaux. Les invests ont une connaissance précise du terrain. C'est là que les fonds structurels européens ont été le mieux utilisés, avec des effets multiplicateurs sur l'emploi. A long terme, qu'est-ce qui est le plus porteur : repaver une place ou financer le développement d'une entreprise locale de pavage ? "

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