Manifestations en France : « Pointer l’ultragauche comme responsable, cela participe d’une espèce de fantasme »
Les autorités françaises attribuent la responsabilité des violences à l’ultragauche. Les experts interrogés nuancent fortement les propos. Oui, les activistes étaient présents, mais non, ils n’ont pas, à eux seuls, tout déclenché. Article réservé aux abonnés
Par Véronique Lamquin
Publié le 19/10/2026 à 20:25 Temps de lecture: 5 min
Des groupes d’ultragauche ont organisé la violence dans plusieurs villes de France. » Ce message de Sébastien Lecornu posté sur X a été relayé et amplifié par une partie de la classe politique française. Mais tempéré par la procureure de la République de Paris : au micro de TF1, Laure Beccuau a déclaré « ne pouvoir absolument pas confirmer » que les personnes interpellées « sont politisées à l’ultragauche ».
Les experts que nous avons interrogés nuancent aussi – fortement – les propos du Premier ministre.
« Le 17 octobre, on a vu deux phénomènes », décode Michel Kokoreff, professeur de sociologie à l’Université Paris 8 et auteur de Spectres de l’ultragauche : l’Etat, les révolutions et nous. « D’une part, des jeunes qui ont profité d’un effet d’aubaine pour rejoindre les cortèges de manifestants : ils étaient dans des logiques de meutes et ont saisi l’occasion pour piller en un clin d’œil des magasins. On a déjà observé au Royaume-Uni et aux Etats-Unis qu’avec les émeutes viennent les pillages. D’autre part, des groupes plus organisés et plus politisés, comme on l’a vu au début de la mobilisation. Ils ont provoqué des brèches dans le dispositif, autour de la place de la Bastille, en tirant des mortiers sur les policiers. C’est alors parti en manifestation sauvage, avec des morceaux de cortège qui se baladaient un peu partout et des forces de l’ordre débordées. »
Une formation « sur le tas » via les réseaux
« Oui, la mouvance d’ultragauche était présente dans les manifestations. Il y avait d’ailleurs, aux côtés des Français, des Allemands, des Néerlandais. C’est assez fréquent », raconte pour sa part Sylvain Boulouque. L’historien des mouvements sociaux a ainsi relevé leur présence « au début de la manif parisienne, entre République et le Faubourg Saint-Antoine ». Notamment au sein de black blocs « qui ont joué pendant deux heures au chat et à la souris avec les forces de l’ordre ». Pour rappel, l’expression désigne une pratique de manifestants qui participent directement ou indirectement aux affrontements urbains « et ne relèvent pas uniquement de l’ultragauche », souligne le chercheur.
« Certaines de ses tactiques de manifestation sont largement reprises chez les jeunes, sans doute plus en s’inspirant d’internet, via les tutos et les vidéos sur les réseaux, que lors de rencontres avec les activistes de cette mouvance », confirme Audric Vitiello, responsable de la licence droit-science politique à l’Université de Tours. « C’est largement une réaction aux techniques actuelles, brutalisées, de maintien de l’ordre : se masquer ou s’habiller en noir pour être moins identifiable alors que les interpellations se sont multipliées, se protéger des gaz lacrymogènes alors que la police en a fait un usage massif depuis le début du mouvement lycéen, etc. Il y a toujours eu ce type d’apprentissage sur le tas lors des mouvements de jeunesse ; il est simplement accéléré par internet, et par le contexte de défiance généralisée envers les dirigeants. Dans ma ville, en l’espace de trois semaines, j’ai vu des lycéens se transformer et venir, samedi dernier, habillés en black bloc (tout en noir, masqués, avec des parapluies pour contrer les grenades) alors que quelques jours avant, ils faisaient des vidéos TikTok en dansant devant leur lycée… »
A Paris comme dans d’autres villes, le mode opératoire consistant à cibler les pouvoirs publics, via leurs bâtiments, constitue bien une signature de l’ultragauche. Mais Sylvain Boulouque insiste : « Il ne faut pas pour autant en conclure que la mouvance d’ultragauche constitue la force derrière la mobilisation. Ils sont tout au plus quelques milliers dans le pays ! » Michel Kokoreff ne dit pas autre chose : « Quand on évoque un nombre, on arrive souvent à 2.000 pour toute la France, un chiffre basé sur le nombre d’interpellations. »
« Il fait peu de doutes », pose Audric Vitiello, « que la gauche extraparlementaire, terme que je préfère à l’ultragauche, participe au mouvement, sans pour autant l’organiser – elle n’en a pas les moyens militants. Et elle y est extrêmement minoritaire, y compris dans les actes de violence, et sans doute plus encore dans les pillages de magasins. »
« L’ultragauche, c’est toute l’extrême gauche qui refuse les élections, le syndicalisme », conclut Sylvain Boulouque. « Mais elle ne participe pas forcément aux émeutes, tous ses activistes ne sont pas des émeutiers. »
Une convergence des luttes
En revanche, les experts insistent : le terreau français est favorable à la mobilisation. « Les Gilets jaunes sont désormais rompus à l’exercice de l’émeute urbaine », pointe Sylvain Boulouque. « Il ne faut pas oublier qu’il y a, par ailleurs, une partie de la population qui ne vote plus. Et beaucoup de gens qui, se faisant interpeller dans les manifestations depuis dix ans, nourrissent une forme de détestation des pouvoirs publics et, plus largement, des institutions. Tout cela favorise les émeutes. En clair, l’ultragauche se voit renforcée par d’autres émeutiers. La mouvance constituée de petits collectifs informels est par ailleurs en nette croissance, même si, ces derniers temps, c’était un peu silence radio. Mais elle a clairement senti une fébrilité avec le mouvement des lycéens, ce qui a provoqué la reprise de la mobilisation. »
Quant à la désignation de l’ultragauche comme responsable des dégradations urbaines, « c’est une rengaine depuis les années 2010 », cingle Michel Kokoreff. « La mouvance se caractérise par une culture politique qui emprunte au socialisme sauvage, à l’insurrection ; une culture de la subversion, y compris dans le langage, à travers les graffitis et les tags. La politisation va souvent de pair avec un mode de vie : ce sont souvent des jeunes précaires, qui sont au RSA, vivent plus ou moins en communauté et font de leur engagement militant une expérience totale. Et qui affichent une grande hostilité envers l’extrême gauche, ou la gauche radicale, institutionnelles. » En pointant l’ultragauche comme responsable, Sébastien Lecornu « cherche l’amalgame avec Jean-Luc Mélenchon, que l’immense majorité de la mouvance déteste. Même si, dans le contexte politique actuel, d’une Marine Le Pen victorieuse, certains soutiennent du bout des lèvres LFI, non pas par adhésion, mais par nécessité. Il n’y a du reste aucun lien organique entre eux. Mais dire cela participe d’une espèce de fantasme », conclut le sociologue.