Gaz lacrymogènes
Journal International de Médecine
Les gaz lacrymogènes sont-ils vraiment inoffensifs ?
Quentin Haroche
27 octobre 2026
Massivement utilisés en France dans le cadre du maintien de l’ordre, les gaz lacrymogènes pourraient avoir des effets graves sur la santé, mais les données solides manquent.
Les manifestations lycéennes et contre la vie chère qui ont émaillé la France ces dernières semaines ont fait revivre des scènes devenues banales dans notre pays : celles de rues noyées sous un épais nuage de gaz lacrymogènes. Les grenades lacrymogènes sont en effet devenues, ces dernières décennies, l’outil préféré des forces de police en France pour rétablir l’ordre et disperser les individus violents.
C’est d’ailleurs en France que ces gaz ont été pour la première fois utilisés dans le maintien de l’ordre, en 1913, sous les ordres du fameux préfet de police de Paris Louis Lépine. Cette technique a ensuite été progressivement adoptée par l’ensemble des polices de la planète dans les décennies suivantes (mais paradoxalement, l’utilisation de gaz lacrymogènes en temps de guerre est interdite par les traités internationaux).
De possibles effets néfastes à long terme
En France, c’est le 2-chlorobenzylidène malononitrile, plus connu sous le nom de gaz CS, qui est le composant chimique utilisé par les CRS et les gendarmes mobiles. Officiellement, l’intérêt de ce gaz est de disperser des individus sans mettre leur santé et leur vie en danger. Les effets connus (et recherchés) du gaz CS sur les individus sont en effet relativement bénins et de courte durée. Le gaz provoque ainsi l’irritation des glandes lacrymales (d’où son nom), des yeux et de la peau ainsi que des troubles respiratoires (gêne respiratoire, hyperventilation, plus rarement dyspnée…), des étourdissements, des maux de tête et des vertiges (plus rarement une perte de connaissance). Autant de symptômes qui disparaissent généralement au bout de quelques minutes dès lors que l’on s’éloigne de la source des gaz.
Depuis plusieurs années cependant, certains scientifiques estiment que les effets des gaz lacrymogènes sur la santé à long terme sont sous-estimés par les autorités. Une méta-analyse publiée en 2017 dans la revue BMC était revenue sur 31 études consacrées aux effets de l’utilisation de gaz CS dans des manifestations à travers 11 pays dans le monde. Plus de 5 000 victimes de blessures possiblement liées à l’inhalation de gaz CS ont été recensées dans ces études, dont 58 ont présenté une infirmité permanente et deux sont décédés (mais sans que le lien direct avec l’exposition ait pu être établi). Une étude faisait notamment état de 14 cas d’asthme potentiellement induits par les gaz CS.
Depuis plusieurs années, certains s’inquiètent également d’un possible lien entre l’exposition à des gaz lacrymogènes et l’apparition de troubles menstruels chez des manifestantes, voire la survenue de fausses couches chez les femmes enceintes. Dans un sondage réalisé en 2023 aux États-Unis auprès de 1 300 femmes ayant été exposées à des gaz lacrymogènes lors de manifestations, 69 % indiquaient avoir subi des crampes utérines à la suite de cette exposition, 55 % des saignements précoces et 19 % des saignements tardifs (sans qu’il soit bien sûr possible d’en conclure un lien de cause à effet).
Un collectif dénonce le lien (supposé) entre gaz lacrymogène et trouble menstruel
L’idée d’un éventuel lien entre l’exposition au gaz CS et des troubles menstruels, voire des fausses couches, a ressurgi en France ces dernières semaines dans le contexte des manifestations à répétition. Un collectif de manifestantes dénommé « Lacrymo de sang » s’est ainsi formé sur les réseaux sociaux pour mettre en lumière cette problématique. Il revendique avoir recueilli déjà plus de 7 000 témoignages ces derniers jours de femmes ayant souffert de troubles gynécologiques après avoir participé à des manifestations. « Le lendemain de la manifestation, mes règles se sont déclenchées alors que je prends la pilule et j’ai encore plus de douleurs que d’habitude » relate par exemple une manifestante sur le compte Instagram du collectif.
En 2020, deux biologistes, Alexandre Samuel et André Picot, avaient établi que le CS était dégradé par l’organisme en cyanure. Ils avaient émis l’hypothèse que cette métabolisation du CS en cyanure pourrait être à l’origine de différents effets néfastes, dont les troubles menstruels dont se plaignent certaines manifestantes.
Connu pour s’être opposé aux partisans du Pr Didier Raoult sur les réseaux sociaux, Alexandre Samuel reconnaît cependant qu’il est difficile de tirer des conclusions définitives sur le sujet. « Il y a peu d’études, car il n’y a pas d’agences de régulation et peu de financement » constate-t-il auprès du journal Le Monde. En 2019, ce biologiste membre des Gilets Jaunes avait eu l’idée de réaliser des prélèvements de sang sur des personnes exposées à du gaz lacrymogène, en pleine manifestation, afin d’étudier les effets du gaz CS. Un procédé qui lui a valu un signalement par le Conseil national de l’Ordre des médecins et deux procès en correctionnelle.