Un pont entre la mer et la médecine
Quentin Haroche
03 juillet 2026
Pour la plupart des vacanciers qui se promènent sur les plages de Normandie ou de Bretagne, ce n’est qu’un ver parmi d’autres qui se cache sous le sable. Mais il y a 25 ans, Franck Zal a aperçu dans l’Arenicola marina, ce petit ver marin de quelques centimètres, l’opportunité d’une vie. Ce jeudi, pour avoir réussi à exploiter les capacités extraordinaires de ce ver sur le terrain médical, ce chercheur en biologie marine s’est vu attribuer par l’office européen des brevets le prix de l’inventeur européen de l’année.
Ce destin hors normes, Franck Zal le doit à une rencontre avec un homme lui aussi hors du commun : Jacques-Yves Cousteau. C’est le célèbre navigateur qui convint le jeune homme de faire des études de biologie marine à la fin des années 1980. Suivant l’exemple de son idole, Franck Zal participera à des expéditions océanographiques dans le Pacifique avant de choisir, une fois son doctorat en poche en 1996, la vie plus tranquille de chercheur en biologie marine au CNRS.
L’autre rencontre décisive de la vie de Franck Zal, c’est donc celle de petit ver marin, très présent sur les plages du nord de la France et qui a la capacité de vivre sans oxygène pendant plus de six heures, le temps d’une marée. Un super pouvoir qui va passionner le biologiste, au point d’en faire son sujet de thèse.
Un petit ver aux supers pouvoirs
En 2007, Franck Zal se lance définitivement dans l’aventure. Il quitte sa place confortable de chercheur au CNRS pour créer sa propre entreprise, Hemarina, basé à Morlaix, en Bretagne. Son but : trouver des applications médicales aux capacités hors normes du vers arénicole. Comme l’explique le site de la start-up, ce ver possède une hémoglobine comparable à celle de l’homme, mais avec trois caractéristiques qui ouvre des perspectives majeures dans le domaine médical : son caractère extra-cellulaire et universel (elle est compatible avec tous les groupes sanguins), sa capacité à transporter de l’oxygène quarante fois supérieur à celle de l’hémoglobine humaine et enfin sa taille réduite (250 fois plus petite qu’un globule rouge humain).
Franck Zal et sa petite entreprise se lance alors dans un marathon, « un Ironman » plaisante-t-il. « Mes parents me disaient que j’étais têtu » se souvient-il. « Quand on parle de résilience, d'abnégation, de persévérance, je sais ce que cela veut dire ». Au départ, le chercheur songe à utiliser les capacités extraordinaires du ver arénicole pour mettre au point une sorte de sang universel. Mais l’objectif est trop ambitieux et Franck Zal se tourne vers un autre projet : Hemo2life, un additif conçu à partir d’hémoglobine de ver marin arénicole permettant de rallonger la durée d’oxygénation des greffons entre leur prélèvement et leur transplantation et de limiter ainsi des lésions ischémiques sur les greffons.
En 2018, après dix ans de travaux, Hemo2life est utilisé pour la première fois chez un humain par le célèbre Pr Laurent Lantieri, lors d’une greffe de visage. Le médecin se montre dithyrambique :« C’est le futur de la transplantation, je ne ferais plus jamais de transplantation sans ce produit » déclare dans les médias celui qui est désormais devenu un soutien de poids du projet de Franck Zal.
Nul n’est prophète en son pays
La société Hemarina, qui s’est entre temps agrandi en recrutant une vingtaine de salariés et en ouvrant en 2017 une ferme marine pour élever des vers arénicoles, se lance alors dans un nouveau projet : HemHealing, un hydrogel oxygénant à appliquer sur les plaies. En 2023, ce pansement révolutionnaire est pour la première fois utilisé en France chez un grand brûlé, permettant d’accélérer la cicatrisation de ses brûlures et d’éviter des greffes de peau. En début d’année, après le terrible incendie de Crans-Montana au cours duquel des dizaines de personnes ont été gravement brûlées, Franck Zal a généreusement fourni son pansement aux services hospitaliers prenant en charge des blessés.
Le prix reçu par Franck Zal ce jeudi vient donc récompenser « toute une vie de chercheur », passé à faire le pont entre la mer et la médecine. Il donne surtout une bouffée d’oxygène à Hemarina après plusieurs années difficiles. La start-up bretonne est en effet en conflit depuis plusieurs années avec l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) sur le statut légal de son pansement HemHealing tandis que les résultats d’une étude conclue en 2023 sur son produit Hemo2life n’ont toujours pas été publiés, à cause d’un imbroglio sur l’utilisation de produits de conservation des greffons qui ne seraient pas aux normes. « Ils essaient de planter Franck Zal sur ce sujet, c’est absolument scandaleux la manière dont ils travaillent » peste le Pr Lantieri.
Aujourd’hui, aucun des produits développés par Hemarina n’a donc reçu d’autorisation de mise sur le marché (AMM) et ils ne sont utilisés qu’à titre compassionnel dans des services hospitaliers. Des déconvenues (liées à la prudence compréhensible des autorités sanitaires) qui poussent le biologiste de 59 ans à songer à s’exiler « dans ces pays où on ne va pas vous demander toujours plus d’essais, toujours plus de données, ce qui pénalise les patients ». Il est ainsi en pourparlers avec l’armée américaine pour relancer son projet de sang universel. Malgré ces déboires, Franck Zal, seul Français récompensé lors de cette édition du prix de l’inventeur européen, se dit fier d’être un « ambassadeur de la France ». « Peut-être que ce prix va permettre de montrer aux autorités françaises qu'il y a des gens qui croient en nous » espère-t-il.