De 638 millions à 6 milliards d’euros, le grand écart des économies potentielles dans les soins de santé
La préparation du budget des soins de santé révèle de profondes divergences entre le cadre fixé par le ministre Vandenbroucke et les pistes plus radicales étudiées par l’Inami et le Bureau du Plan.

La lettre de mission de Frank Vandenbroucke envisage un effort budgétaire de 638 millions d’euros dans l’assurance-maladie d’ici 2029. - BELGA.
Par Sandra Durieux
Publié le 15/07/2026 à 18:34 Temps de lecture: 5 min
Le Premier ministre Bart De Wever a tranché. C’est à l’automne que se déroulera la délicate négociation budgétaire visant à dégager un train d’économies de 10 milliards d’euros d’ici 2031. L’été devait donc être calme sur ce front, mais c’était sans compter sur les impératifs calendaires du budget des soins de santé. Pour être voté fin octobre, et donc opérationnel pour 2027, ce budget fait l’objet d’une négociation en amont entre le politique et les membres du comité de l’assurance de l’Inami (mutuelles, représentants de soignants, fédérations hospitalières…). Et depuis 2025, c’est une lettre de mission, rédigée par le ministre fédéral de la Santé, Frank Vandenbroucke (Vooruit), qui lance officiellement les hostilités en présentant le cadre budgétaire et les grandes lignes politiques sur lesquelles les négociations doivent porter. Et selon la loi, cette lettre doit être envoyée aux différentes parties pour le 20 juillet au plus tard.
Attendre l’automne pour entamer les discussions autour des économies dans les soins de santé était donc illusoire, même si les arbitrages dans ce secteur interviendront bien en même temps que les autres, lors de la négociation finale, donc. D’ici là, les différents acteurs ont de quoi emporter quelques devoirs de vacances pour préparer des discussions qui s’avèrent déjà délicates tant les pistes d’économie sont parfois renversantes.
En effet, la lettre de mission de Vandenbroucke, que Le Soir a pu consulter, paraît presque pâle aux côtés d’un autre rapport réalisé par l’Inami, mis au jour par L’Echo et dont Le Soir a pu prendre connaissance. Ce document chiffre les économies qui pourraient être réalisées dans les soins de santé en mettant en œuvre une quinzaine de mesures qui avaient été imaginés par le Bureau du Plan en juin dernier. Et le choc des chiffres est percutant : là où la lettre de mission de Frank Vandenbroucke envisage un effort budgétaire de 638 millions d’euros dans l’assurance-maladie d’ici 2029, le rapport de l’Inami voit dans les mesures du Bureau du Plan un potentiel (maximaliste) de 6 milliards d’euros d’économies à réaliser d’ici 2031… De quoi pimenter encore un peu plus les discussions autour de la table des négociations, d’autant que les mesures proposées de part et d’autre nourrissent une tout autre vision de l’organisation de la sécurité sociale en Belgique.
Plafonnement de l’indexation des honoraires
Prenons la lettre de mission du ministre Vandenbroucke tout d’abord. Rappelons-le, celle-ci doit servir de cadre aux discussions avec les acteurs du comité de l’assurance, mais les propositions qui y figurent n’ont pas encore reçu l’aval du gouvernement Arizona. Les unes et les autres seront discutées, marchandées au cours de la négociation budgétaire de l’automne. En attendant, les acteurs peuvent commencer à travailler. En 2027, le budget des soins de santé se verra augmenter de 1,98 milliard d’euros (norme de croissance, indice santé…) pour atteindre 46,51 milliards d’euros. 171,5 millions d’euros d’économies devront également être réalisées dans le secteur : des cacahouètes par rapport au quasi-milliard d’euros dégagé en 2025-2026. Au total, 638 millions d’économies devront être faites d’ici 2029 grâce à diverses mesures proposées par le ministre, dont une qui risque d’être particulièrement discutée : le plafonnement de l’indexation des honoraires de soignants selon la formule du « centenindex » à laquelle seront soumis les travailleurs salariés du pays. « Soyons clairs, ces mesures ne nous réjouissent pas, car elles auront à nouveau un impact sur les moyens hospitaliers, dont une partie découle des honoraires médicaux », estime Philippe Devos, directeur général de la fédération Unessa. « Mais dans le contexte budgétaire actuel, on ne s’attendait pas à ne pas devoir mettre encore un peu la main à la poche. Le cadre fixé par le ministre nous paraît donc tenable. » Pour Brieuc Wathelet, conseiller politique chez Solidaris, « le problème est que le cadre fixé par le ministre est d’ores et déjà dépassé. Il ne tient absolument pas compte des mesures d’économies supplémentaires qui seront probablement demandées au secteur pour atteindre les 10 milliards souhaités par le gouvernement fédéral. On va négocier une feuille de route qui sera déchirée en mille morceaux par de nouvelles mesures qui ne seront plus négociées mais imposées. Et qui, au regard de ce qu’on en sait déjà, nous paraissent être un catalogue des enfers ».
Une franchise pour accéder au remboursement ?
Ce « catalogue » auquel il est fait allusion, ce sont les scénarios d’économies imaginés par le Bureau du Plan et budgétés depuis par l’Inami. Parmi ceux-ci figure l’idée d’imposer une franchise minimale à payer par chaque citoyen pour accéder au remboursement des soins de santé. L’Inami a calculé divers scénarios. Si chaque citoyen, sans distinction, venait à payer 500 euros de franchise annuelle, l’économie pour l’assurance-maladie serait de 4,7 milliards d’euros. Si on exemptait les bénéficiaires de l’intervention majorée de cette obligation, l’économie serait de 3,6 milliards d’euros. Si la franchise était de 400 euros pour tous, l’économie serait de 4 milliards d’euros. Et ainsi de suite. L’Inami a calculé l’impact d’autres pistes imaginées, telles que le doublement du montant du ticket modérateur pour les soins de première ligne, qui rapporterait près de 700 millions d’euros. Au total, dans la version maximaliste des scénarios envisagés, les économies potentielles à réaliser dans les soins avoisineraient les 6 milliards d’euros. « Tant que Vooruit est au gouvernement, une mesure comme une franchise pour accéder au remboursement des soins de santé n’arrivera pas. Nous ne mettrons pas en place un système qui rend les soins de santé inaccessibles financièrement pour les gens », a d’ores et déjà réagi le ministre Vandenbroucke, laissant présager les tensions qui agiteront les discussions budgétaires entre les partis de la coalition. C’est que le véritable fossé qui sépare les deux documents est plus philosophique qu’économique. Les scénarios tels qu’une franchise modifient les fondements de la sécurité sociale en Belgique en faisant reposer une part beaucoup plus importante du financement des soins sur les patients eux-mêmes. C’est toute la conception belge de l’assurance maladie, fondée jusqu’ici sur la solidarité collective, qui se retrouverait alors au cœur des arbitrages.