Focus - Complexité de la douleur dans l’arthrose
Dr Marie-Martine Lefevre-colau
19 octobre 2026
Selon cette revue narrative, la douleur arthrosique dépasse l’articulation : tenir compte de l’ensemble des facteurs physiopathologiques pourrait orienter vers un traitement personnalisé.
Arthropathie la plus fréquente, qui touche 7,7 % de la population générale, l’arthrose se manifeste avant tout par une douleur chronique. Elle est étroitement liée au vieillissement et constitue un enjeu majeur pour les systèmes de santé du monde entier. Si la chirurgie prothétique se révèle efficace, 10 à 20 % des patients conservent une douleur chronique après l’intervention. Les traitements pharmacologiques et non pharmacologiques (exercice, éducation) soulagent la douleur de façon comparable, tandis que le paracétamol et les AINS, source d’effets indésirables, ne peuvent pas être prescrits sur de longues périodes. Les patients arthrosiques développent par ailleurs plus souvent des comorbidités que la population générale.
Comprendre les multiples facteurs en jeu dans la douleur arthrosique est essentiel pour mieux la prendre en charge. Une revue narrative détaille les différents mécanismes de la douleur liée à l’arthrose, que l’on peut d’abord situer dans la classification de l’International Association for the Study of Pain. Celle-ci distingue trois catégories : la douleur nociceptive, liée à une lésion ou à un traumatisme local défini et considérée comme de nature inflammatoire ; la douleur neuropathique, qui résulte d’une lésion du système nerveux somatosensoriel ; et la douleur nociplastique, qui survient en l’absence de données claires en faveur d’une lésion tissulaire ou d’une atteinte du système nerveux somatosensoriel.
Or l’inflammation, composante essentielle de l’arthrose, ne se limite pas à la composante nociceptive : elle peut moduler la douleur à l’échelle locale (articulation), systémique et centrale (système nerveux central, SNC). Les cytokines pro-inflammatoires sont susceptibles de sensibiliser les neurones et d’amplifier ainsi l’intensité de la douleur. Ces trois niveaux, à commencer par l’articulation, constituent le fil conducteur de la première partie de cette revue.
Dans l’articulation, un cercle vicieux neurovasculaire
Dans l’arthrose, la douleur nociceptive découle de l’inflammation locale de l’articulation (synovite, épanchement articulaire, lésion de l’os sous-chondral). Chondrocytes, synoviocytes, cellules de l’os sous-chondral et macrophages synoviaux subissent des modifications immunométaboliques qui favorisent la dégradation de la matrice extracellulaire par les métalloprotéinases matricielles et les ADAMTS (a disintegrin and metalloproteinase with thrombospondin motifs). Ces cellules libèrent aussi des espèces réactives de l’oxygène et du monoxyde d’azote, qui amplifient à leur tour les voies cataboliques et l’apoptose.
Des signaux de croissance aberrants, issus des nerfs et des vaisseaux sanguins, favorisent la dégradation progressive du cartilage articulaire et de l’os sous-chondral. Le facteur de croissance nerveuse (NGF) intervient dans l’innervation ainsi que dans la croissance pathologique des fibres nerveuses sensitives au sein des tissus articulaires, tandis que les facteurs de croissance d’origine vasculaire, en particulier le facteur de croissance de l’endothélium vasculaire (VEGF), stimulent la néovascularisation de l’os sous-chondral et de la membrane synoviale. Ces modifications neurovasculaires entretiennent un cercle vicieux associant inflammation, lésions structurales et transmission des signaux douloureux, tout au long de la synovite et de la progression de l’arthrose.
Inflammation systémique et centrale : des cibles à confirmer
L’inflammation systémique est influencée par plusieurs facteurs extra-articulaires, comme une mauvaise qualité du sommeil ou des comorbidités telles que l’obésité et le diabète. L’IL-1β, l’IL-6 et le TNF sont associés à la douleur arthrosique, mais leur ciblage pharmacologique systémique n’a donné que des résultats limités. Des anticorps anti-IL-1β et anti-TNF administrés par voie intra-articulaire ont montré un effet analgésique dans certains essais, effet qui reste à confirmer.
Des données précliniques suggèrent que la concentration de prostaglandine E2 dans le liquide céphalorachidien (LCR) augmente après une lésion périphérique et qu’elle s’associe à une sensibilisation des mécanismes centraux de la douleur. Selon des modèles animaux, l’effet analgésique des AINS (principalement les inhibiteurs de la COX-2) serait dû en partie à leur pénétration dans le LCR, qui permettrait d’atténuer la neuro-inflammation centrale.
La dysbiose microbienne pourrait influencer les réponses immunitaires par l’intermédiaire de ses métabolites. Le ciblage du récepteur X des acides biliaires (FXR, farnesoid X receptor) par des agonistes du récepteur du peptide-1 apparenté au glucagon (GLP-1RA) a été évalué dans deux essais contrôlés randomisés : il s’est montré efficace sur la perte de poids, mais les résultats restent discordants sur la douleur liée à l’arthrose.
Hypersensibilité et catastrophisme : la douleur côté cerveau
Certaines personnes présentent une sensibilité accrue à la douleur. Cette sensibilité peut être évaluée par le test sensoriel quantitatif (QST, quantitative sensory testing), par la mesure des seuils de douleur à la pression (qui reflète l’hyperalgésie localisée) ou par la sommation temporelle de la douleur (mesure indirecte du phénomène de « wind-up » qui survient au niveau des neurones de la corne dorsale de la moelle épinière, et reflet de l’excitabilité spinale). La douleur chronique mobilise aussi le cerveau, en particulier les mécanismes de contrôle et d’inhibition de la douleur, ainsi que l’humeur et les capacités d’adaptation.
Le modèle biopsychosocial de la douleur souligne les interactions entre facteurs physiologiques, psychologiques et sociaux. Parmi les principaux figurent l’affect et l’humeur (symptômes de dépression, anxiété et détresse émotionnelle, ainsi que pensées et comportements négatifs regroupés sous le terme d’« affect négatif ») et le catastrophisme. Ce dernier, évalué par des questionnaires tels que la Pain Catastrophizing Scale, désigne une réponse cognitive et émotionnelle à la douleur qui amplifie la menace perçue et s’accompagne d’un sentiment d’impuissance et de ruminations. Des interventions comme la thérapie cognitivo-comportementale pourraient réduire le catastrophisme, alors que des expériences négatives, un faible soutien social et des stratégies d’adaptation passives sont associés à de moins bons résultats.
Génétique et épigénétique : des pistes encore précliniques
Des études d’association pangénomique (GWAS, genome-wide association studies) ont identifié des polymorphismes nucléotidiques simples (SNP), ou variations génétiques, associés à la dégradation articulaire, à l’inflammation et à la perception de la douleur. L’ADN mitochondrial circulant est par ailleurs apparu comme un biomarqueur potentiel du stress articulaire et de l’inflammation. Les mécanismes épigénétiques, c’est-à-dire les modifications de l’expression des gènes sans altération de la séquence d’ADN sous-jacente, ont également été impliqués dans la modulation de la douleur arthrosique, les ARN non codants apparaissant comme d’importants régulateurs post-transcriptionnels. L’influence complexe et multidimensionnelle de ces mécanismes génétiques et épigénétiques est explorée dans des études précliniques et nécessite une validation chez l’être humain.
Sommeil, poids, sédentarité : des leviers possibles
Le sexe féminin est associé à un risque plus élevé d’arthrose et de douleurs chroniques, et la prévalence de l’arthrose augmente avec l’âge. Le mode de vie (obésité, inactivité physique, mauvaise qualité du sommeil) pourrait moduler les mécanismes de cette douleur. L’obésité et l’adiposité viscérale sont associées à un risque accru d’arthrose, avec une élévation des concentrations de cytokines telles que l’IL-6. Une mauvaise qualité du sommeil est rapportée par 75 % des patients douloureux chroniques, et l’inactivité physique est associée à une sensibilité accrue à la douleur et à l’inflammation.
Combiner les facteurs pour prédire la réponse aux traitements
L’association de plusieurs facteurs pourrait permettre de prédire les résultats thérapeutiques. L’intelligence artificielle, notamment les modèles avancés d’apprentissage automatique, autorise de nouvelles analyses capables d’intégrer ces ensembles de données volumineuses et complexes. Ainsi, la combinaison de la sensibilité à la douleur et des facteurs psychosociaux s’est révélée plus performante pour prédire le risque de douleur chronique postopératoire et pour identifier les patients arthrosiques qui ne répondent pas aux AINS.
L’élucidation des mécanismes de la douleur pourrait ouvrir la voie à des interventions personnalisées, adaptées aux mécanismes en cause (médecine de précision). Or les approches ciblant un mécanisme isolé, qu’il s’agisse de l’inflammation (AINS ou anticorps anti-NGF), du système nerveux (gabapentinoïdes) ou des facteurs psychiques (antidépresseurs), restent peu concluantes et exposent à des effets indésirables. Des traitements visant les facteurs sous-jacents de la vulnérabilité accrue à la douleur pourraient se révéler plus efficaces.
L’activité physique, grande absente
Cette revue n’expose malheureusement pas les bases physiopathologiques de l’intérêt de l’activité physique et des exercices, dont les effets bénéfiques sont connus sur la qualité du cartilage et de l’os sous-chondral, sur le muscle, la proprioception, l’équilibre, l’endurance cardiorespiratoire, l’inflammation, etc. Ils constituent pourtant la pierre angulaire du traitement de l’arthrose, en association avec les traitements médicamenteux.