Le « seau de la mort » pour lutter contre les moustiques
Pr Dominique Baudon
24 août 2026
La fièvre jaune, la dengue, le chikungunya et le virus Zika sont des arboviroses (de l'anglais arthropod-borne virus : virus transmis à l'homme par des arthropodes hématophages). Pour ces quatre maladies, les vecteurs sont des moustiques du genre Aedes, essentiellement Aedes aegypti et Aedes albopictus, le moustique tigre. Ces infections représentent un problème majeur de santé publique à l'échelle mondiale (1).
Si la fièvre jaune reste cantonnée à son aire d'endémicité classique (Afrique subsaharienne et Amérique du Sud), les trois autres virus se diffusent désormais à l'échelle quasi mondiale. Plusieurs facteurs l'expliquent : l'adaptation d'Aedes albopictus à de nouvelles aires géographiques ; le changement climatique ; l'intensification des voyages et des échanges commerciaux, qui facilitent le transport des vecteurs et des virus ; les crises économiques ou politiques, qui fragilisent les services de santé et les programmes de lutte antivectorielle — une tendance aggravée par la pandémie de Covid-19 ; enfin, la grande variabilité génétique des arbovirus à ARN, dont les mutations facilitent l'adaptation à de nouveaux vecteurs. Les populations exposées ont ainsi considérablement augmenté ces dernières années et pourraient s'étendre à des pays d'Asie, d'Europe et d'Amérique du Nord aujourd'hui encore peu touchés (2). En 2024, l'OMS a lancé un plan stratégique mondial pour lutter contre la dengue et d'autres arboviroses transmises par les moustiques Aedes.
Des moyens de lutte multiples
Les insecticides offrent une efficacité limitée, assortie d'un risque croissant de résistances. L'infection délibérée de moustiques par la bactérie Wolbachia constitue une piste en matière de lutte biologique antivectorielle. L'outil vaccinal reste limité à deux maladies : la fièvre jaune et la dengue. Ces dernières années, le développement de l'édition du génome et de la transgénèse des moustiques a ouvert de nouvelles stratégies fondées sur la suppression ou le remplacement des populations vectrices.
L'élimination des gîtes de ponte domestiques des Aedes demeure par ailleurs une méthode efficace, qui exige toutefois une implication continue des populations.
Le « bucket of doom », un gîte leurre pour piéger les Aedes
Les gîtes de ponte des moustiques Aedes créés par l'homme sont principalement des zones où l'eau de pluie stagne : récipients artificiels (pots de fleurs, soucoupes, vases, seaux, arrosoirs), dispositifs de stockage non protégés (fûts, bidons, citernes, récupérateurs d'eau de pluie), matériels abandonnés (pneus usagés, jouets, bâches plastiques formant des creux) ou éléments de structure (gouttières obstruées, puisards, regards d'évacuation). Les gîtes naturels (creux d'arbres ou aisselles de plantes retenant l'eau) s'y ajoutent.
La lutte contre ces gîtes repose sur leur élimination systématique : vider et retourner régulièrement récipients et soucoupes, couvrir les réservoirs d'eau d'une moustiquaire ou d'un tissu étanche, nettoyer gouttières et évacuations pour éviter toute stagnation, éliminer déchets et objets inutiles dans les jardins et espaces extérieurs.
Un gîte leurre (ou ovipiège) est un faux site de reproduction conçu pour attirer les femelles prêtes à pondre et détruire leurs œufs, interrompant ainsi le cycle de reproduction.
Le « bucket of doom» (littéralement « seau de la mort ») en est un exemple (3). Popularisé par le Dr Tallamy dans son ouvrage sur l'écologie des jardins et via son organisation Homegrown National Park, ce piège attire les femelles Aedes dans un environnement contrôlé qui tue les larves issues des œufs pondus. Il imite le gîte idéal recherché par la femelle : il contient des matières organiques (herbe coupée, feuilles mortes) en décomposition dans trois à quatre litres d'eau stagnante. La fermentation dégage des odeurs terreuses et du CO₂, signalant un milieu riche en nutriments pour les futures larves. Le seau contient également du Bti (Bacillus thuringiensis israelensis), un larvicide biologique introduit sous forme de pastilles ou de granulés (mosquito dunks/bits), en vente libre sous l'appellation générique de « larvicide biologique anti-moustiques ». Un grillage sur l'ouverture empêche l'accès des oiseaux et des petits animaux (4). Le mécanisme est simple : attirée par les odeurs, la femelle pond dans le seau. Dès l'éclosion des œufs, les larves ingèrent le Bti et meurent rapidement, empêchant l'émergence d'une nouvelle génération de moustiques adultes.
Efficacité du dispositif
Des études ont évalué le potentiel de ce dispositif pour réduire la transmission des maladies vectorielles liées aux Aedes, mais aussi aux Culex. Les essais sur le terrain ont mis en évidence une réduction significative du nombre de moustiques adultes dans les zones de déploiement, une diminution des sites de reproduction naturels, les femelles étant préférentiellement attirées par le seau, et une baisse mesurable de l'incidence des maladies vectorielles dans certaines communautés pilotes. Il faut en général deux à trois semaines pour observer une réduction notable de la population adulte locale.
Le dispositif doit être correctement entretenu (renouvellement régulier de l'eau, des attractifs et du larvicide) et fonctionne mieux lorsqu'il est déployé à grande échelle. Pour être pleinement efficace, il est impératif d'appliquer le principe du « vide sanitaire » autour du piège : éliminer tous les gîtes domestiques présents dans la zone, sans quoi les moustiques utiliseront d'autres sites de ponte et l'efficacité du seau s'en trouvera réduite.
Par rapport aux méthodes classiques, ce seau présente plusieurs atouts : coût faible (matériaux simples, production locale possible), facilité d'utilisation sans formation spécialisée, autonomie de plusieurs semaines sans entretien et bonne acceptabilité communautaire. Ses limites sont néanmoins réelles : son efficacité dépend de la participation des habitants et de l'élimination préalable des gîtes alternatifs. Outil complémentaire plutôt que stratégie principale, il est particulièrement utile dans les zones à faibles ressources et permet de réduire la dépendance aux insecticides chimiques, limitant ainsi le risque de résistances, mais ne saurait se substituer à une approche intégrée de lutte antivectorielle.
Le « bucket of doom » est un outil simple et peu coûteux dont les essais sur le terrain suggèrent l'utilité pour réduire les populations de moustiques Aedes dans les environnements domestiques. Ses résultats restent conditionnés à l'adhésion des populations et à l'élimination parallèle des gîtes alternatifs. Il peut constituer un complément utile dans une stratégie globale de lutte antivectorielle, à condition de ne pas être présenté comme une solution autonome