Suicide assisté : comment les patients expliquent-ils leur décision ?
Dr Roseline Peluchon
15 octobre 2026
Après de nombreuses années de débats, la France a récemment adopté une loi autorisant l’aide à mourir. Aujourd’hui, quelques 300 millions de personnes vivent dans des pays ou régions où l’euthanasie ou le suicide assisté sont légaux. Dans ces états, l’aide à mourir peut concerner jusqu’à 5 % de l’ensemble des décès.
L’aide à mourir recouvre deux pratiques principales : l’euthanasie et le suicide assisté. La première se définit comme le fait de mettre fin intentionnellement à la vie d’une autre personne, le second comme celui de fournir une assistance permettant de provoquer la mort d’une personne, à sa demande et alors qu’elle a la capacité de prendre cette décision.
Le modèle suisse
En Suisse, où l’euthanasie reste interdite, le suicide assisté est autorisé sous certaines conditions depuis 1942. Il repose sur un modèle dit « civil », par le biais d’associations et indépendant de la pratique médicale. Cependant, si depuis 2018, l’Académie suisse de sciences médicales considère le suicide assisté comme un acte non médical, elle encadre néanmoins la participation des médecins notamment concernant la prescription de pentobarbital.
Les personnes qui choisissent cette fin de vie sont généralement atteintes d’une maladie grave ou confrontées à une perte importante de leur autonomie. Des études portant sur les motivations ont principalement retrouvé la souffrance physique, la perte d’autonomie et de dignité ou la crainte d’une dégradation future de l’état de santé. Ces recherches se sont principalement intéressées au point de vue des professionnels de santé, à l’expérience des proches ou à des récits rétrospectifs. Les témoignages directs de personnes engagées dans une démarche de demande de suicide assisté restent rares et cela limite la compréhension de la façon dont les motivations se construisent et évoluent au cours du processus de demande.
Une équipe suisse vient de publier dans le British Medical Journal les résultats d’une étude qualitative, destinée à décrire comment les personnes concernées expliquent leur décision et comment celle-ci prend forme. Les auteurs ont réalisé des entretiens semi-directifs auprès de 30 adultes (13 homme, 17 femmes) ayant contacté une association d’aide au suicide assisté pour initier une demande. L’âge des participants allait de 35 à 97 ans et le cancer était le diagnostic le plus fréquent. Au total 14 participants sont ensuite décédés par suicide assisté.
Six dimensions, qui se renforcent mutuellement
Les participants à l’étude décrivent le suicide assisté non seulement comme une réponse à la souffrance et au déclin, mais aussi comme une manière délibérée et organisée de « façonner » leur fin de vie, que certains envisageaient déjà avant d’être confrontés à une maladie grave ou à l’approche de la mort. L’analyse des réponses permet d’identifier un ensemble de motivations qui peuvent être regroupées en six thèmes, qui interagissent et se renforcent mutuellement, avec une importance relative variable selon les personnes.
Imaginer et préparer sa propre mort
Ce thème met en évidence la manière dont les participants envisagent le suicide assisté comme l’aboutissement d’une réflexion ancienne sur la manière de bien mourir, précédant pour certains la maladie. La décision constitue l’aboutissement d’une « philosophie personnelle de la fin de vie », fondée sur l’autonomie et l’autodétermination, et traduit la volonté de faire correspondre les modalités de sa mort à ses valeurs, ses convictions et sa conception de soi.
La confiance dans le modèle suisse
Parallèlement, les entretiens mettent en évidence comment les participants perçoivent le modèle suisse du suicide assisté comme un processus sûr, structuré et fiable. Le rôle des associations est particulièrement important : elles sont considérées comme capables d’accompagner les démarches et de garantir le respect des volontés de la personne, transformant une possibilité morale abstraite en une option concrète, légitime et socialement acceptable de mourir.
Une décision personnelle, mais aussi relationnelle
Les réponses montrent encore que la décision, bien que personnelle, ne se construit pas indépendamment de l’entourage. Les participants ont expliqué leur démarche à certains proches, provoquant des réactions variables, allant du choc et de l’opposition à l’acceptation. Quand les proches soutiennent la démarche, cette reconnaissance semble renforcer la sérénité des patients. Le projet est alors parfois préparé collectivement.
Reprendre la main face à la médicalisation
La volonté de reprendre le contrôle sur les conditions de la fin de vie est une autre motivation importante. Le suicide assisté apparaît alors comme un moyen de conserver la capacité d’agir face à une fin de vie perçue comme de plus en plus médicalisée.
Quand la souffrance devient insupportable
Les entretiens confirment que la souffrance reste bien un élément central dans la décision, mais ne se réduit pas à la douleur physique. Les participants décrivent une expérience multidimensionnelle, associant fatigue, douleur et déclin fonctionnel, mais aussi anxiété, perte du plaisir de vivre, perte de sens, épuisement, isolement, perte du rôle social, etc.
Une décision accélérée par le sentiment d’urgence
Enfin la décision est souvent associée à la perception d’une « fenêtre d’opportunité » qui se rétrécit au fil du temps. Certains craignent de perdre leur autonomie ou leur capacité de discernement avant d’avoir pu mettre en œuvre leur projet. Le suicide assisté peut alors être envisagé comme une possibilité qu’il faut saisir avant que l’évolution de la maladie ne la rende inaccessible.
Une décision qui ne se résume pas à la souffrance
Finalement, il ressort de ces entretiens que le recours au suicide assisté est le résultat d’un processus dynamique, combinant plusieurs motivations, qui ne peut pas être appréhendé uniquement comme une réaction à des symptômes ou à une souffrance physique. Selon les auteurs de cette étude, les quatre premières dimensions (conception de sa propre mort, confiance dans le dispositif, validation par l’entourage et reprise de contrôle face à la médicalisation) constituent davantage un arrière-plan. Le sentiment d’avoir atteint un seuil de souffrance devenu insupportable et celui de voir se réduire la possibilité d’agir semblent plus directement contribuer à la concrétisation de la décision. Les auteurs soulignent l’importance de cette complexité et la nécessité de sa prise en compte dans le dialogue clinique et dans les réflexions éthiques et réglementaires.