La première interview de la princesse Elisabeth : « Beaucoup de gens ne savent pas vers quoi ils vont, moi je sais quel sera mon chemin »
Pour la première fois, la princesse Elisabeth accorde une véritable interview à la presse écrite, dont « Le Soir ». A l’occasion de sa remise de diplôme à Harvard et de la fin de son parcours académique, elle revient sur ses années d’études, évoque l’avenir et se confie de manière plus personnelle sur son destin. Article réservé aux abonnés

Par Martine Dubuisson
Publié le 28/05/2026 à 06:00
Envoyée spéciale à Boston
Moment charnière ce jeudi pour la princesse Elisabeth : elle sera officiellement diplômée en Politiques publiques de la Kennedy School, de l’université de Harvard (HKS). Voilà qui annonce le début d’autre chose. Alors l’héritière du trône a choisi de se faire mieux connaître, à travers une interview exclusive avec quatre journalistes de la presse écrite (deux francophones, deux néerlandophones), dont Le Soir.
A 24 ans, pour cette grande première, Elisabeth arrive comme n’importe quelle autre étudiante (sauf qu’un garde du corps en civil l’accompagne) dans le Smith Campus Center, où les universitaires peuvent venir travailler au calme et où se déroule l’entretien. Une petite table ronde, devant une baie vitrée donnant sur Harvard, cinq chaises, quelques mots d’introduction avec les remerciements de la princesse pour notre présence, et le jeu des questions-réponses commence. En toute simplicité. Elisabeth est souriante, concentrée, un brin tendue au début, mais elle a déjà appris à maîtriser ses émotions.
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Vous avez passé deux ans à Harvard. Avez-vous pu profiter pleinement de votre vie d’étudiante en master et de la liberté qui y est liée ?
J’ai essayé d’avoir une vie d’étudiante la plus normale possible, je vivais par exemple en appartement avec des amis. Et j’en ai effectivement beaucoup profité : j’ai fait beaucoup de sport ; j’ai aussi voyagé aux Etats-Unis pour voir une autre réalité que Cambridge, qui reste un microcosme quand même. Et sur le campus, j’ai rencontré des gens impressionnants, qui m’ont inspirée. J’ai pris le meilleur de ce que cet endroit a à offrir, des gens, des professeurs.
J’ai profité de pouvoir étudier ici, aux Etats-Unis, un peu plus loin de la Belgique. Et du fait de ne pas toujours être reconnue en rue, d’avoir plus de spontanéité dans ma vie de tous les jours. Cela aurait été différent si j’avais étudié en Belgique je pense.
Comment avez-vous vécu cette dernière année à Harvard sachant que l’université est en conflit avec l’administration Trump. Est-ce que cela créait une ambiance particulière ?
C’est une question un peu compliquée, parce qu’il y a une procédure judiciaire en cours (entre l’administration Trump et Harvard, Le Soir du 26 mai, NDLR). Mais c’était une situation très incertaine pour nous, ça a créé pas mal de stress pour les étudiants (lorsqu’il a été question l’an dernier de ne plus octroyer de visas aux étudiants étrangers, NDLR). Mais l’université s’est voulue rassurante et, heureusement, la situation s’est calmée.
Les professeurs en parlaient-ils ? Ou vous en parliez dans les couloirs ?
On en parlait d’une certaine façon, de temps en temps.
Si vous deviez retenir une anecdote ou une expérience qui vous a marquée durant ces deux années ?
Il y en a plein ! Mais ma sœur est venue me rendre visite et c’était un très chouette moment ensemble, pouvoir lui montrer la ville dans laquelle je vis et partager cela avec elle. J’ai aussi eu l’occasion de courir le marathon de New York avec des amis, ce qui est une expérience incroyable pour moi, car il y a une telle ambiance dans les rues, c’est typiquement américain. Et j’ai aussi été assistante pour un professeur qui donnait cours sur l’Asie, et cela m’a donné une autre perspective, une ouverture, une autre façon d’approcher ma vie universitaire.
Vous citez le lien avec votre sœur comme premier exemple…
Oui, nous avons de bonnes relations, à quatre (frères et sœur, NDLR).
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L’élite du monde entier vient étudier ici. « Make your mark on the world » est un des slogans de Harvard. Votre séjour a-t-il changé votre regard sur le monde ? Avez-vous construit un important réseau ?
J’ai beaucoup appris ici, cela m’a permis d’élargir ma vision du monde. Les Etats-Unis sont l’un des centres de pouvoir mondiaux et je pense aussi que le fait d’être ici et de voir le monde et l’Europe à travers leur prisme m’a donné matière à réflexion. Et puis, être entouré de tant de gens, comme vous le dites, des gens très intelligents et qui travaillent très dur, ça vous rend humble ; ils m’ont aussi inspirée et j’espère garder ces amis encore longtemps. Même s’il faudra alors beaucoup voyager ou qu’ils viennent en Belgique (rires), car ils viennent de partout dans le monde, d’Amérique latine, d’Afrique, du Moyen-Orient, d’Asie, d’Australie…
Vous avez terminé votre master, qu’allez-vous faire maintenant ? Encore une formation d’une manière ou d’une autre ?
Je termine cette semaine, je vais recevoir mon diplôme. J’ai besoin d’encore un peu de temps pour réfléchir. Je vais essayer de prendre un certain temps après ces années d’études et me déployer d’une autre façon. Peut-être une année ou plus pour prendre du recul, réfléchir, car je pense qu’il est important que les fondations soient solides, de ne pas se précipiter. Donc chaque chose en son temps, je vais prendre un peu de temps et je commencerai en temps voulu.
Peut-être du temps pour voyager ?
Par exemple. Mais j’ai besoin de réfléchir. Tout doit se mettre encore en place. C’était très intensif ces études, je me suis mise à fond dedans. Donc j’ai besoin de ce temps.
Pourriez-vous encore étudier ?
Je crois que je vais me déployer d’une autre manière après mon long parcours académique.
Comme stagiaire ou bénévole ?
C’est difficile de répondre car je ne sais pas encore exactement moi-même, mais je ne crois pas que ce sera encore un vrai parcours académique. Il y a d’autres choses à côté.
Un journal prétend que vous avez prévu de traverser l’Atlantique à la voile…
J’ai appris ça, oui. J’adorerais, mais ça ne fait pas partie de mes projets actuellement, non. Je dois encore décider ce que je vais faire exactement. Je pourrai m’y atteler après la remise des diplômes.
Savez-vous déjà quand vous aurez une Maison, donc une dotation, quand vous reprendrez la présidence des missions économiques princières ? Et souhaitez-vous cela assez rapidement ou prendre plus de temps pour vous préparer ?
Je ne sais pas exactement encore. Je communiquerai cela en temps voulu. C’est trop tôt pour en parler.
Donc la reine Mathilde va continuer pour l’instant à présider les missions économiques princières ?
Oui. Pour le moment, rien ne change.
En quoi votre parcours universitaire, à Oxford puis à Harvard, vous a préparée à votre futur rôle de reine ?
Oxford m’a donné une vraie base structurée, intellectuelle, comment apprendre à former ses réflexions, ses opinions, c’était plus théorique ; ici, à Harvard, c’est plus appliqué, c’est la formation et l’application des décisions plus politiques. Et je me suis concentrée sur certaines régions du monde : je me suis fortement intéressée au Moyen-Orient, à l’Asie, à la Chine.
Y a-t-il un professeur ou une personnalité venue donner un cours qui vous a marquée ?
C’est difficile de répondre. L’ancien conseiller à la Sécurité nationale Jake Sullivan a donné une leçon sur l’intelligence artificielle, très intéressante. Il y a eu aussi John Kerry, Olaf Scholz. Ce sont les premiers noms qui me viennent à l’esprit. Je suis très intéressée par la politique étrangère.
Comment vous décririez-vous comme étudiante ? On vous dit très travailleuse, disciplinée, perfectionniste ?
Le perfectionnisme, c’est un peu vrai (rires), avec ses bons et ses mauvais côtés. C’est épuisant. C’est un de mes traits de caractère. J’ai eu la chance d’étudier ici et à Oxford, donc oui, j’ai beaucoup travaillé pour en tirer le meilleur. J’essayais d’assister à des conférences, car beaucoup de personnes venaient parler ici. Sur ce plan, j’ai travaillé dur pour saisir toutes les opportunités. Mais je n’étais pas toujours l’étudiante la plus parfaite et la plus disciplinée, j’ai essayé aussi d’avoir une vie en dehors de l’université, de sortir avec des amis, je n’étais pas toujours en bibliothèque, heureusement. (rires) J’ai essayé de trouver un équilibre.
Qu’est-ce que ce master vous a appris du pouvoir dans le monde ? Etes-vous parfois soucieuse de l’Etat du monde ?
Il y a beaucoup d’incertitude dans le monde pour le moment. Mais j’essaie vraiment de rester optimiste, c’est dans ma nature. J’ai suivi un cours sur l’histoire et le pouvoir, intitulé Applied history, qui essaie de tirer les leçons de l’histoire, y compris de l’histoire récente, pour nous aider à tirer des leçons pour l’avenir et fournir des outils aux décideurs politiques. J’y ai donc beaucoup réfléchi. Et c’était intéressant d’avoir ces conversations ici étant donné la diversité de points de vue. Mais j’essaie de rester optimiste et de ne pas me décourager.
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Une question plus personnelle : quels sacrifices avez-vous dû faire en tant qu’héritière au trône ?
Je dirais que je n’ai pas eu une enfance tout à fait normale, j’ai peut-être eu un peu moins de liberté qu’une personne ordinaire. Mais d’un autre côté, cela m’a aussi ouvert de nombreuses portes et offert des opportunités. C’est ainsi que j’essaie de voir les choses.
Pensez-vous avoir manqué quelque chose de votre jeunesse ?
Non, parce que depuis que je suis née, j’ai toujours su que ce serait comme ça. Je suis née avec un certain sens de responsabilité, mais ça a toujours été comme ça.
Est-ce facile à accepter ? Vous n’avez jamais remis cela en question ?
Quand vous êtes née avec cela, ce n’est pas la même chose que de le vivre plus tard dans la vie. Cela a façonné ma personnalité et ma vision du monde.
A contrario, vous avez eu des rencontres qu’une autre jeune femme de votre âge n’aurait jamais pu avoir ?
Bien sûr, j’ai eu l’opportunité unique de rencontrer certaines personnes exceptionnelles, qui m’ont beaucoup appris. Comme durant la réception avec l’Otan ou l’Union européenne, c’était très intéressant. J’ai pu rencontrer des gens impressionnants, ici et en Belgique.
Comme Barack Obama ?
Oui, c’était une rencontre marquante. A l’époque, j’accompagnais mes parents, surtout mon père. C’était davantage sa rencontre et j’étais contente de pouvoir y assister.
Les sondages sont plutôt positifs à votre sujet. Malgré votre jeune âge, les Belges ont déjà confiance en vous. Comment le ressentez-vous ?
Cela me fait bien sûr très plaisir et je suis évidemment reconnaissante qu’ils aient confiance. Cela ajoute aussi un peu de pression, car cela crée des attentes.
C’est aussi dû au fait que vous serez la première femme sur le trône.
Ce sera bien sûr la première fois et, de ce point de vue, c’est historique. Mais ce n’est pas la seule chose qui me définit. Mais cela signifie que j’ai moins de modèles auxquels m’identifier. Ce sera un défi supplémentaire. Mais dans ma génération, je ne suis pas la seule, il y a des mouvements similaires dans d’autres monarchies.
Dans différentes monarchies européennes, c’est effectivement une femme qui montera sur le trône.
Exact. Et nous nous connaissons, nous nous croisons lors de certains événements.
Quelle importance attachez-vous à la question du genre ? Vous définiriez-vous comme féministe ?
Je crois très fort en l’égalité des chances entre les hommes et les femmes. Il reste encore beaucoup à faire dans ce domaine. Mais ça ne me définit pas. J’ai du mal à mettre une étiquette là-dessus.
Comment vos expériences universitaires au Royaume-Uni et aux Etats-Unis ont influencé votre perception de ce que signifie être Belge ?
On se sent plus belge quand on est à l’étranger, c’est clairement le cas pour moi. Particulièrement aux Etats-Unis, je me suis rendue compte qu’être belge, cela voulait aussi dire être européen, et qu’on a beaucoup en commun entre Européens. C’était nouveau pour moi. Etre belge, c’est aussi avoir une certaine ouverture et flexibilité d’esprit, je l’ai aussi remarqué en parlant avec d’autres Belges. Car les Belges sont assez bien représentés ici à Harvard, on forme un chouette groupe.
Que pensent les Américains de la monarchie ? Ont-ils des questions parfois un peu drôles ou décalées ?
Ils ne comprennent pas très bien, ils ne connaissent pas très bien car c’est très éloigné de la réalité américaine et de leurs préoccupations de tous les jours. Donc oui, j’ai reçu des questions parfois un peu loufoques. Mais cela fait partie de ce que je dois expliquer.
Quelle question par exemple ?
Il ne m’en vient pas une directement, mais ce n’est pas du tout leur réalité. Il faut vraiment expliquer les bases et comment ça se passe, car c’est un système tout à fait différent de l’Europe ici.
Mais ici, vous étiez plutôt Elisabeth ou une princesse héritière ?
Mon but était d’être juste Elisabeth, car c’est important pour moi. Tout le monde savait, mais il y avait moyen de vivre comme une étudiante comme les autres. Même si les gens savent, ils s’habituent.
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Votre avenir sera, lui, en Belgique, alors que certains rêvent d’une carrière à l’étranger. C’est une contrainte pour vous ?
Je ne le ressens pas comme une contrainte, non. Je suis heureuse de savoir ce qu’il en est pour le reste de ma vie. Beaucoup de gens sont dans l’incertitude, ils ne savent pas vers quoi ils vont, moi je sais où je serai, quel sera mon chemin. D’une certaine manière, c’est bien de savoir. C’est pourquoi je prends un peu le temps de voyager maintenant, de faire des choses. J’ai aussi cette liberté d’esprit car je sais aussi que je serai bientôt là où j’ai grandi, d’où je suis.
Sur les huit dernières années, vous en avez passé sept à l’étranger. Qu’est-ce qui vous a manqué le plus de la Belgique ?
Ma famille naturellement et mes amis, car je ne me sens chez moi qu’en Belgique. Une certaine spontanéité chez les gens, la chaleur, la gentillesse, et l’humour que nous avons en Belgique. Et de petites choses comme le chocolat, car le chocolat anglais ou américain, ce n’est pas du tout la même chose !
Avez-vous déjà évoqué avec votre père la passation de pouvoir entre vous ? Est-ce que cela se passera aussi dans le cadre d’une abdication bien organisée ou plus traditionnellement ?
La question ne se pose vraiment pas encore.
Vous ne l’avez jamais évoqué avec le Roi ?
La question n’est pas encore à l’ordre du jour, chaque chose en son temps. Je trouve qu’il fait ça très bien et moi je suis très contente dans ma position.
Votre père ne manifeste pas du tout l’envie d’arrêter.
Non. C’est... Ce n’est pas à l’ordre du jour pour l’instant. Je pense qu’il y a un temps pour tout. Ces temps viendront. Nous verrons quand le moment sera venu.
Quel est le meilleur conseil que vos parents vous ont donné ?
C’est d’être humble et de travailler dur.
C’était le même conseil pour toute la fratrie, pour vous quatre ?
Oui. On a été éduqué comme une fratrie. Et j’ai hâte de les retrouver.