Climatisation : un débat réchauffé
Aurélie Haroche
29 mai 2026
Signe indéniable du réchauffement climatique : les débats sur les bénéfices et les méfaits de la climatisation sont de plus en plus précoces. Voyez, il n’a fallu attendre que la fin du mois de mai pour que ces colonnes réchauffent ce débat. Avec la vague de chaleur exceptionnelle qui s’est abattue sur la France et sur l’Europe, la dichotomie habituelle dans les médias français a en effet inévitablement resurgi.
Côté pile, les reportages dans des hôpitaux ou des établissements hébergeant des personnes âgées dépendantes (EHPAD pas encore transformés sémantiquement en Maisons France autonomie) où l’on voit les personnels peiner à rafraîchir avec les moyens (écologiques) du bord des patients éprouvés. Même si à l’instar de Pascal Frisicaro, directeur de l’EHPAD Léopold-Cartoux (Aix-en-Provence) qui s’exprimait dans ce sens dans le Monde en 2025, de plus en plus de patrons de maison de retraite considèrent que la climatisation des chambres va « devenir une nécessité », force est de constater qu’elle est encore loin d’être généralisée. Pareil dans les hôpitaux ; et d’ailleurs même dans ceux qui ne sont pas encore sortis de terre (comme le CHU de Nantes dont la livraison est prévue en 2027), la climatisation de toutes les chambres ne sera toujours pas la règle. La journaliste Emmanuelle Ducros commente, amère, sur X : « Rappelez-vous que si vous souffrez dans des espaces non climatisés (…) c’est parce que des gens l’ont décidé ».
Culpabilité collective
Côté face : des Français, qui bien qu’éprouvés par la chaleur, semblent soutenir ces choix. Ainsi, cité par l’Association française pour l’information scientifique (AFIS) il y a quelques semaines, un sondage réalisé il y a quelques années indiquait que 58 % des Français «préféraient « souffrir de la chaleur plutôt que d’installer un climatiseur afin de protéger l’environnement » et que 48 % considéraient même que « les climatiseurs devraient être interdits du fait de leur impact sur l’environnement ». Ils étaient 49 % à indiquer éprouver parfois « un sentiment de culpabilité » lorsqu’ils utilisent la climatisation ». Ainsi, mesure-t-on combien la nocivité de la climatisation est aujourd’hui devenue quasiment une norme dans l’inconscient collectif des Français – sans parler d’une forme de fierté (mal placée) de renoncement à la technologie.
D’aucuns pourraient considérer qu’à un an de l’élection présidentielle et face à l’épouvantail que représentent pour de nombreux électeurs (et commentateurs) l’extrême droite, qui défend avec le plus de vigueur la nécessité d’un plan climatisation dans notre pays (comme cette semaine encore Marine Le Pen), l’évolution des positions sur ce sujet brûlant se fera inévitablement attendre. Pourtant, et même s’il s’agit peut-être d’un simple ressenti, quelques indices suggèrent que le débat pourrait être en train de connaître un tournant.
Pas de « non » à la climatisation
D’abord, il y a la conjoncture. Quand les températures dépassent sur tout l’hexagone les 30 degrés pendant une semaine dès le mois de mai, il est de plus en plus difficile de défendre que le coût (financier) de la climatisation serait disproportionné face à la rareté des journées de grande chaleur. Mais il y a aussi les discours. Ainsi, on constate que la présidente d’Europe écologie les Verts (EELV), Marine Tondelier, à laquelle on signalait les propos résolument favorables à la climatisation de son adversaire politique Marine Le Pen n’a pas choisi d’opposer une fin de non-recevoir sans appel. « Je n’ai pas dit que c'était non à la climatisation, j’ai dit qu’il ne faut pas prétendre que c’est une solution miracle qui va mettre dans le confort tous les Français du jour au lendemain, […] ça coûte cher », a ainsi déclaré cette semaine sur France Info la patronne d’EELV.
Dimension sacrificielle et éducation du peuple incapable de comprendre le réchauffement
Plus importante peut-être encore que cette nuance politique, la prise de position de responsables scientifiques et médicaux est significative. Ainsi, cette semaine dans le Point, l’un des co-auteurs du sixième rapport du GIEC, François Gemenne, chercheur en politique climatique et migrations à l’Université de Liège et HEC, a invité sans détour les Français et leurs dirigeants à repenser leur regard sur la climatisation. « La climatisation sauve des vies. Dans les bâtiments publics, comme les hôpitaux, les écoles ou les Ehpad, ne pas climatiser, c’est quasiment criminel », énonce-t-il ainsi sans ambages. Et quand on l’interroge sur la résistance que l’on constate en France et notamment sur la dimension sacrificielle qui apparaît nettement dans le refus de la climatisation, il écarte l’idée que cette dernière pourrait faire oublier le réchauffement climatique. « Je crois qu’il y a, dans le débat public français, l’idée que l’adaptation est une forme de renoncement, de capitulation face aux impacts du changement climatique. Mais c’est absurde ! Accepter la climatisation, ce n’est pas renoncer à réduire nos émissions. Les deux sont évidemment complémentaires. Et ce n’est pas parce que, comme peuvent le penser certains écologistes, on adopte la climatisation que nous ne nous rendrons plus bien compte de la réalité du changement climatique et de la hausse des températures. D’abord, ce n’est pas juste une hausse des températures, c’est aussi l’accentuation de phénomènes extrêmes ou de précipitations extrêmes de submersion marine par exemple. Surtout, les gens sont parfaitement capables de réaliser qu’ils sont dans des locaux ou des voitures climatisées, et que ce n’est pas le cas dehors ».
En finir avec le cercle vicieux
Plus remarquable encore, c’est l’engagement, enfin, de professionnels de santé sur ce sujet. A l’étranger, depuis longtemps déjà, des médecins se sont exprimés sur la nécessité de percevoir la climatisation comme un enjeu de santé publique. Il y a quelques jours encore dans STAT News (revue dédiée à la santé), l’épidémiologiste américain Charles E. Leonard qualifiait l’accès à la climatisation de « soin préventif essentiel », tandis que l’on a vu la British Medical association affirmer publiquement que les hôpitaux britanniques devront investir dans l’air conditionné. En France, cependant, on a régulièrement vu des médecins tenir des discours contrastés. Par exemple, il y a deux ans, le Dr Claire Mounier-Vehier, cardiologue dispensait ses « conseils pour ne pas trop souffrir de la chaleur sans avoir besoin de la climatisation ». Cet appel effarouché à la prudence contraste nettement avec le message cette semaine de l’oncologue Jérôme Barrière qui rappelle sur X, en citant une célèbre étude du Lancet: « La climatisation aurait évité environ 195 400 décès liés à la chaleur en 2019 ».
Bien sûr, dans son plaidoyer, le praticien n’oublie nullement la dimension écologique. Mais il note d’une part que le chauffage représente un coût énergétique bien plus élevé. Surtout, en France, notre énergie décarbonée d’origine nucléaire nous préserve en grande partie des conséquences néfastes de la climatisation. François Gemenne va plus loin en notant : « Au contraire, cela peut même être très intéressant car l’utilisation de climatiseurs, qui fonctionnent notamment la nuit, va contribuer à équilibrer le réseau électrique aujourd’hui en situation de surproduction ». De la même manière en ce qui concerne les méfaits des fluides frigorigènes, les équipements modernes ont permis de considérablement limiter le risque de fuite.
Reste la question des îlots de chaleur. Sur ce point, le physicien spécialiste du climat et président de l’AFIS, François-Marie Bréon détaille : « Les îlots résultent du fait que les zones urbaines sont plus chaudes que les zones rurales environnantes, surtout la nuit. Leur existence s’explique par plusieurs facteurs : les matériaux utilisés (béton, asphalte) qui stockent la chaleur le jour et la restituent la nuit, le manque de végétation, les activités humaines qui dégagent de la chaleur (transports, bâtiments). La climatisation y contribue aussi ». Cependant, des méthodes permettent de limiter cette contribution de la climatisation à l’entretien des ilots de chaleur et notamment le choix de systèmes intégrés dans les bâtiments (ce qui est coûteux à court terme mais dont l’impact à long terme ne doit pas être nié) ce qui permet de freiner la multiplication des « blocs » classiques, dont les systèmes de rejet chaud dans l’air ambiant sont problématiques.
Mais, le rejet « épidermique » et idéologique de la clim n’a fait que retarder la mise aux normes des bâtiments, y compris récents, poussant un nombre de plus en plus important de particuliers mais aussi d’administrations publiques (comme les hôpitaux) à utiliser ces systèmes… jetant le discrédit sur la climatisation en général et entraînant un cercle vicieux. Cercle vicieux qui empêche d’éviter la mort de milliers de personnes chaque année.