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Si la moutarde commence à vous monter au nez...

L'ECHO - 21 août 2022 - un copié/collé très intéressant !

Accalmie en vue sur le marché de la moutarde, mais à quel prix?

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Contrairement à la France, où la pénurie de graines de moutarde a poussé les consommateurs à vider les rayons des supermarchés, l'offre en Belgique est "temporairement moins diversifiée mais reste suffisante"

21 août 2022 11:57

Face à la pénurie de moutarde, les distributeurs français se tournent vers l'étranger. La France a ainsi fait grimper d’environ 15% les ventes de la société belge Bister.

Avec le réchauffement climatique, les aléas de la météo pèsent de plus en plus sur les productions agricoles. Dernière victime en date, le monde de la moutarde en sait quelque chose. Le Canada, qui prend à son compte 80% de la production mondiale de graines de moutarde brune (plus piquante et utilisée dans la moutarde de Dijon), s'apprête à sortir d'une pénurie engendrée par le fameux "dôme de chaleur" de 2021, à l'origine d'une sécheresse extrême qui a fait fondre sa production quasiment de moitié (de 135.000 à 71.000 tonnes).

 

Un malheur n'arrivant jamais seul, de longues périodes de gel ont aussi limité les productions de graines en France. Et l'invasion russe de l'Ukraine a lourdement impacté les récoltes de ce pays, gros producteur de graines de moutarde jaunes, plus douces et utilisées notamment chez nous, et bloqué les exportations de moutarde russe. Poussant les producteurs moins liés à des variétés de moutarde spécifiques à se tourner vers... le Canada.

"La tension s'est calmée, mais les prix se maintiennent à un niveau 3 ou 4 fois supérieur à la normale."

Arthus de Bousies

Directeur général de la moutarderie Bister

 

La pénurie de graines de moutarde a porté les prix au pinacle. "Ils se sont envolés jusque vers avril-mai. Depuis lors, la tension s'est calmée, les traders spéculant sur une meilleure production, mais les prix se maintiennent à un niveau 3 ou 4 fois supérieur à la normale", explique Arthus de Bousies, directeur général de la moutarderie Bister.

Vent de panique

Résultat: la "grenade", le fameux pot de moutarde de Bister, par exemple, coûte aujourd'hui 1,50 euro contre 1,25 euro en début d'année. D'autant que la société cinacienne est aussi confrontée à une forte hausse des prix des emballages (verre, carton, plastique), du transport, du vinaigre et bien sûr de l'énergie, ce qui risque de la contraindre à relever ses prix pour la 3e fois en un an vers janvier.

80%

80% de la production française de moutarde provient de graines de moutarde brunes importées du Canada.

 

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La moutarde aussi touchée par les pénuries

 

La pénurie se ressent particulièrement en France, gros consommateur de moutarde (chaque Français en ingère en moyenne un kilo par an) et dont 80% de la production est faite à partir des graines de moutarde brunes importées du Canada. Cette situation a créé un vent de panique chez les consommateurs, qui se sont rués dans les supermarchés pour se constituer des réserves, poussant les enseignes à limiter les ventes à un pot par acheteur.

Les tensions sur le marché devraient s'apaiser quelque peu d'ici la fin de l'année, lorsqu'arriveront les récoltes du printemps. "Nous n'aurons des certitudes sur l'approvisionnement que vers la mi-septembre. On se dirige vers un retour à un niveau de production normal au Canada, mais celle-ci n'arrivera en Europe qu'à partir de début décembre. D'ici là, la situation risque de rester difficile", précise Arthus de Bousies.

Pas de grosses difficultés en Belgique

Si, en France, la pénurie de moutarde a poussé les consommateurs à vider les rayons des supermarchés, la situation dans les pays voisins est moins tendue. En Belgique, les distributeurs ne font pas état de grosses difficultés. "Globalement, la disponibilité reste correcte, mais nous avons dû réaménager quelque peu la répartition de l'assortiment, des fournisseurs réduisant la production des moutardes les moins répandues", indique Roel Dekelver, porte-parole de Delhaize.

"L'offre est temporairement moins diversifiée, mais reste suffisante pour servir nos clients."

Hanne Poppe

Porte-parole de Colruyt

 

Diagnostic analogue chez Colruyt. "L'offre est temporairement moins diversifiée, mais reste suffisante pour servir nos clients", dit Hanne Poppe, sa porte-parole. Chez Carrefour, on signale des problèmes d'approvisionnement en moutarde de Dijon. "La marque belge Bister ne rencontre aucun problème de disponibilité, mais l'approvisionnement en moutarde Maille est compliqué", précise Siryn Stambouli.

Dijon, un terreau virtuel

Terre de culture de moutarde par excellence, la Bourgogne produit 90% de la moutarde française (95.000 tonnes par an), la France prenant à son compte 50% de la production européenne.

La plus connue est assurément la moutarde de Dijon. Qui n'a de dijonnaise que le nom: elle se rapporte à une recette bien précise et non à une appellation d'Origine Contrôlée (AOC) ou Protégée (AOP). L'un des principaux pays producteurs de moutarde de Dijon n'est d’ailleurs autre que… le Canada.

C’est en 1752 que le lien entre Dijon et la moutarde a été cimenté grâce au Dijonnais Jean Naigeon, qui a marié les graines non avec du vinaigre, mais avec du verjus, le jus acide extrait des raisins non mûris.

En 2009, la Maison Fallot, une moutarderie bourguignonne indépendante installée à Beaune, a toutefois décidé de redonner ses lettres de noblesses à la région, sans commettre la même erreur. Le label Moutarde de Bourgogne, une recette 100% locale, est protégée cette fois par une Indication Géographique Protégée (IGP). Elle doit donc être produite avec des graines et du vin cultivés en Bourgogne.

Propriété du géant Unilever, les moutardes Amora et Maille (plus de 60% de la production française) confirment un ralentissement de leur offre, "avec l'objectif de retrouver les approvisionnements habituels à partir de septembre". Une situation qui profite à de petits acteurs comme Bister, aux volumes moins importants et qui ont dès lors pu trouver des fournisseurs.

Moutarde belge

"Nous n'avons jamais été à l'arrêt, y compris dans notre usine de moutarde de Dijon à Troyes. Nous avons aussi développé une moutarde alternative à base de graines jaunes et orientales, qui ont le même piquant que les brunes, ce qui nous a permis de décrocher quelques nouveaux clients comme Casino ou Intermarché. La France a ainsi fait grimper nos ventes d'environ 15%", confirme Arthus de Bousies.

Bister produit aussi une moutarde à partir de graines très douces 100% belges. La production reste marginale, mais elle est en progrès constant. "Pour la 3e année de production, nous en sommes à plus de 50 hectares de cultures, ce qui représente 25 à 30 tonnes de graines, soit entre 125 et 150 tonnes de moutarde", dit son CEO. Une production qui reste toutefois marginale au regard des 3.000 hectares nécessaires pour ses deux moutarderies de Ciney et Troyes.

Le résumé

Une sécheresse sévère au Canada en 2021 et l'invasion russe de l'Ukraine ont entraîné une pénurie de graines de moutarde en voie d’achèvement.

Cette pénurie a porté les prix à un niveau 3 ou 4 fois supérieur à la moyenne des années précédentes.

Elle se ressent particulièrement en France, gros consommateur de moutarde et importateur de graines de moutarde brunes canadiennes.

Le ralentissement de la production française profite à de petits acteurs comme Bister, qui a pu décrocher de nouveaux clients et gonfler ses ventes de 15%.

 

 

 

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