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Le Vif on line du 11 janvier 2021

 Les ambiguïtés du PTB (analyse)

11/01/21 à 11:20

Olivier Mouton

Olivier Mouton

Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express

Les attaques des libéraux contre la gauche radicale, au départ des événements américains, font partie d'une stratégie politique. Mais posent, aussi, une question du fond sur le caractère respectable du parti.

Le bras de fer entre le MR et le PTB est devenu un jeu de rôle factice et structurant du côté francophone. Factice parce que les protagonistes se nourrissent l'un l'autre en se confrontant, alors que le parti qui a le plus à perdre de sa progression est le PS. Structurant parce qu'il met face-à-face deux pôles d'un paysage de plus en plus polarisé, avec des leaders qui théâtralisent leur confrontation sur les réseaux sociaux.

Au-delà de la stratégie politique de deux parties, une question de fond se pose toutefois au sujet de ce PTB qui modifie en profondeur les rapports de forces dans le paysage politique: est-il effectivement démocratique ou populiste, radical ou extrémiste? En d'autres termes, faut-il s'en méfier, par-delà l'attrait qu'il suscite au sein d'une part croissante de la gauche?

Les attaques libérales

Dans la foulée de la prise d'assaut du Capitole, les libéraux francophones ont rapidement détourné le spectre des attaques. Le président Georges-Louis Bouchez a certes critiqué le président américain Donald Trump, mais il a rapidement changé de cible en s'en prenant tout d'abord au français Jean-Luc Mélenchon, avant de s'en prendre au PTB. Le leader de la France insoumise était comparé à une "gangrène populiste" après ses propos très durs appelant à une "rébellion" contre le président Emmanuel Macron. C'est, faut-il le dire, une façon de détourner l'attention, aussi, tant le rapport de la droite avec le "trumpisme' n'a ps toujours été clair à 100%.

Depuis, c'est le pilonnage du MR contre le PTB. Dans un entretien conjoint avec le président de l'Open VLD, Egbert Lachaert, Bouchez compare la "façon de faire" du parti à celle du Vlaams Belang, même si "le message n'est pas le même". Lors des voeux du parti, nouvelle charge : il s'agit d'avoir une année 2021 "sans complaisance face au PTB" car "le péril de l'extrême droite ou de l'extrême gauche est tout aussi dangereux".

Le réplique du PTB

Cela dit en passant, ces attaques ouvrent aisément une tribune à Raoul Hedebouw, porte-parole du PTB. "Au nom de la lutte contre le populisme, on veut étouffer le débat démocratique, réplique-t-il. Il faut arrêter de dire que toute opposition au gouvernement est du populisme. Cela ne va faire que renforcer la colère des gens."

Hedebouw dénonce la montée de l'extrême droite. "J'insiste en parlant extrême-droite, dit-il à la RTBF, parce que j'en ai un peu marre d'entendre parler de populisme, c'est un terme fourre-tout qui ne dit rien du tout. Il y a une nature de classe dans ce qui se passe dans le monde, dans la mouvance trumpiste et aux Etats-Unis : c'est une extrême droite qui diffuse le racisme, le nationalisme économique, le sexisme ; il y a un projet de société d'extrême droite derrière et elle se greffe sur la misère sociale, sur un mécontentement grandissant dans le monde, et plus particulièrement aux Etats-Unis et ça m'inquiète. Il faut pouvoir offrir aux gens une alternative [...] démocratique et populaire pour pouvoir contrer cette extrême droite".

Des ambiguïtés coupables

Que faut-il en penser?

Le PTB ne cesse de jouer sur des ambiguïtés fondamentales, tant sur le fond que sur la forme. S'il a rompu avec l'image figée de parti maoïste et extrémiste qu'il entretenait dans le passé, quand il était un groupuscule n'hésitant pas à soutenir des régimes dictatoriaux, il n'en reste pas moins un parti de rupture qui, derrière l'image sympathique et "dans l'air du temps" qu'il entend donner, conserve un profil radical. Avec un double discours permanent.

"Historiquement, ce parti appartenait à l'extrême gauche mais il ne l'est plus aujourd'hui, soulignait en 2017 Pascal Delwit, politologue de l'ULB, auteur d'une enquête à son sujet. Il a certes évolué sur le fond et dans sa communication, sans toutefois jamais marquer formellement cette rupture. Il faut noter les sujets dont on ne parle pas aux derniers congrès du PTB, parce que plus marquants que ceux dont on parle. Sur le rapport historique à la Chine et à l'Union soviétique, sur Pol Pot ou le Vietnam, sur la définition du principal ennemi, à aucun moment, le PTB ne dit s'être trompé ni ne présente ses positions. Le discours est beaucoup plus emballé et évasif que ça. Le PTB tient un double discours, en fonction des publics auxquels il s'adresse."

Dans une autre interview, à nos confrères de Bruzz, lepolitologue lâchait, pour être clair: "Je n'ai peur de rien mais s'il obtient une majorité absolue en Belgique, je déménage."

Populiste? Le PTB s'insurge lorsque l'on utilise ce mot pour le décrire. "Marxiste, pas populiste" est le leitmotiv : son propos partirait d'une analyse de classes et non d'une opposition entre le peuple est les élites. Rappelons tout de même que l'ancrage idéologique historique du PTB est le maoïsme: nuance qui pèse lorsque l'on se souvient des attitudes de Mao en Chine ou de ses héritiers. Et la frontière est parfois floue entre le "marxisme" ptbiste et le populisme, tant il ne cesse d'opposer la voix de la rue à celle du parlement - même si là encore, son investissement dans les assemblées nourrit une ambiguïté volontaire - ou attaquer frontalement et sans nuances tous les représentants du capital.

Il en va de même, encore, pour la politique d'entrisme pratiquée par le PTB depuis de longues années - et qui explique en partie son succès actuel. Le PTB a infiltré les manifestations de toutes sortes - singulièrement dans les universités et les mouvements scolaires. Le Comac, son antenne 'jeunes', peut-être particulièrement efficace en ce sens. Tout en étant très souvent à la frontière de l'incitation à la violence ou à la rébellion.

L'ambiguïté du PTB se retrouve encore dans la question de savoir s'il est réellement prêt à faire des concessions pour participer au pouvoir. Les négociateurs socialistes à la Région wallonne ou dans certaines communes comme Molenbeek n'ont pas eu de mots assez durs pour dénoncer son incapacité structurelle à mettre de l'eau dans son vin, en 2018 et 2019. Le parti pose sans cesse comme condition une rupture par rapport aux dogmes néolibéraux ou au carcan budgétaire européen, notamment.

A gauche, d'aucuns pointent encore le flou volontairement entretenu par le parti, à différents moments de son parcours, au sujet des thématiques liées à l'immigration ou aux affaires étrangères. L'internationalisme prolétarien, historiquement, n'a pas toujours été aussi ouvert qu'il le prétendait.

Le PTB, c'est sûr, n'est pas l'extrême droite au niveau de ses valeurs profondes. Mais cela reste un parti qui flirte avec le populisme ou l'extrémisme, par-delà ses discours sympathiques. De là à utiliser les événements américains pour le faire remarquer, il y a évidemment de la marge.

Date de dernière mise à jour : 11/01/2021

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